Histoire
Sommaire
N.B.
Les notices de ce site font actuellement l’objet d’une révision, parallèle au projet de réédition du Dictionnaire du Linceul de Turin de Daniel Raffard de Brienne (1997).
Les titres des notices déjà intégralement révisées sont suivies d’un astérisque.
Les notices révisées sont aussi publiées au fur et à mesure dans la Revue internationale du Linceul de Turin avec des notes et une bibliographie.
Les principaux lieux de séjour du Linceul
Le Linceul aujourd’hui à Turin, dont on peut penser qu’il est celui du Christ, a parcouru un long périple de Jérusalem à Turin ; on n’en connaît pas toujours les étapes car ce n’est qu’à partir de sa réapparition à Lirey que l’on peut véritablement le suivre. Durant ces 2 000 ans, selon les lieux et pour des raisons historiques diverses, le Linceul alterne des périodes où il est : conservé dans le plus grand secret (Jérusalem, Athènes ?), connu mais fort peu dévoilé (Édesse, Verceil, Nice), inclus dans un trésor de reliques et très peu montré (Constantinople, Paris ?), exposé au grand jour en de très nombreuses occasions (Lirey, Saint-Hippolyte, Chambéry, Turin) ou préservé le plus possible et « remplacé » par d’autres moyens de diffusion (Turin, actuellement).
Le Linceul des origines au XIVe siècle
JÉRUSALEM
Du Linceul à Jérusalem, on ne sait que ce qu’en disent les évangiles et qui se réduit à la découverte des linges funéraires au matin du dimanche de Pâques : « Pierre cependant partit et courut au tombeau. Mais, se penchant, il ne voit que les linges » (Lc 24, 12). « Alors arrive aussi Simon-Pierre, qui le suivait ; il entra dans le tombeau ; et il voit les linges, gisant à terre, ainsi que le suaire qui avait recouvert sa tête ; non pas avec les linges, mais roulé à part dans un endroit » (Jn 20, 6-7).
On ne sait rien ensuite de la conservation de ces linges que les proches de Jésus auraient recueillis, malgré l’impureté liée à des tissus ayant touché un cadavre.
Plus tard, seul un passage un peu énigmatique de l’évangile apocryphe des Hébreux, écrit au IIe siècle, évoque le linceul de Jésus : « Le Seigneur après avoir donné le suaire à l’esclave du prêtre, apparut à Jacques ».
Ce n’est qu’à partir du VIe siècle qu’émergent des récits évoquant des linges.
ÉDESSE
C’est à Édesse (aujourd’hui Urfa en Turquie) que les historiens pensent retrouver la trace du Linceul. Cette ville est, dans les premiers siècles, la capitale du petit royaume de l’Osroène, état indépendant coincé entre l’empire romain et le royaume parthe, où le christianisme se répand dès le IIe siècle ; la ville conserve alors le corps de l’apôtre Thomas, ramené des Indes.
Le Linceul y aurait été apporté assez tôt depuis Jérusalem, peut-être pour être mis à l’abri. Ensuite, en raison des grandes persécutions du IIIe siècle ou du siège de la ville par les Perses en 260, la relique serait cachée puis le secret de sa cachette perdu : en effet au IVe siècle ni Eusèbe de Césarée, ni la pèlerine Égérie n’en parlent.
C’est probablement à la suite d’une très grave inondation en 525, ou des travaux de reconstruction qui suivent, qu’une image acheiropoïète, « non faite de main d’homme », est retrouvée, peut-être dans une niche située au-dessus d’une des portes de la ville. À partir du siège de 544 par les Perses elle devient la protectrice d’Édesse. Dès le VIe siècle sa renommée se répand en Orient. Au VIIIe siècle de nombreux textes l’évoquent et l’associent à la légende d’Agbar. L’image est alors conservée dans un reliquaire placé dans une petite chapelle de la cathédrale Sainte-Sophie où elle est vénérée.
En 638-639, Édesse tombe aux mains des musulmans sans que Byzance n’arrive à la reprendre. Au printemps 943 cependant, le général byzantin Jean Kourkouas mène son armée jusqu’aux murs de la ville et y met le siège. Pour obtenir son départ et la libération des prisonniers musulmans, l’émir d’Édesse remet en 944 à l’intention de l’empereur Romain Ier Lécapène l’image protectrice, malgré l’opposition des chrétiens de la ville.
L’ARRIVÉE DE L’IMAGE D’ÉDESSE À CONSTANTINOPLE *
L’image enfermée dans un coffret fait, le 15 août 944, fête de la dormition de la Vierge, une entrée triomphale à Constantinople au milieu d’une foule immense. D’abord déposée le soir dans l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, à côté du palais éponyme, elle est vénérée du dehors par l’empereur, ses deux fils et son gendre le co-empereur Constantin VII Porphyrogenète. Puis elle est emportée sur la trière impériale illuminée de torches jusqu’à l’église de la Theotokos du Pharos (Mère-de-Dieu du Phare), édifiée dans la partie sud du grand palais du Boukoléôn, près du phare, et qui abrite une des plus grandes collections de reliques de Constantinople.
Le lendemain, 16 août, elle longe la ville par la mer jusqu’à l’extrémité sud-ouest des remparts, et, portée en procession le long des murailles, franchit la Porte d’Or dédiée aux entrées triomphales de l’empereur. Elle gagne la basilique Sainte-Sophie où elle est offerte à la vénération de la famille impériale, du patriarche et du clergé, des dignitaires, des fidèles ; l’archidiacre Grégoire le Référendaire prononce une homélie évoquant le « resplendissement » de l’image empreinte des sueurs de l’agonie et « embellie » par le sang et l’eau sortis du côté transpercé. Constantin VII est aussi l’auteur d’un discours dont le Récit sur l’image d’Édesse rédigé a posteriori est une amplification. Puis la relique est transportée au palais dans la salle d’audience, le chrysotriklinos, et placée sur le trône impérial. Enfin, elle est déposée dans une chapelle dédiée au Christ Sauveur au-dessus de la Porte de Bronze, entrée officielle du palais.
Peu après, le linge est sorti de son reliquaire et montré à la famille impériale. Après l’avènement de Constantin VII il est transféré à la Theotokos du Pharos.
Une fête commémorative, qui figure toujours dans le calendrier orthodoxe, est instituée le 16 août.
La concentration de reliques à Constantinople sert à renforcer le rayonnement de la capitale de l’empire romain d’Orient qui devient une nouvelle Jérusalem. Mais le but est aussi politique ; ici, l’acquisition de l’image, son entrée triomphale, les lieux où elle est déposée sont hautement symboliques : elle renforce la légitimité, la dignité et le prestige de l’empire et doit lui assurer la protection divine.
LE SÉJOUR DU LINCEUL À CONSTANTINOPLE
Peu après son entrée triomphale à Constantinople le 15 août 944, lorsque le reliquaire est ouvert et présenté à la famille impériale, l’image est reconnue comme une relique de la Passion et placée, en tant que telle, dans un coffre scellé, au milieu des autres reliques de ce type à l’église de la Theotokos du Pharos. C’est un dépôt sacré qui n’est pas fait pour être montré et n’est accessible qu’à l’empereur et aux grands personnages auxquels il réserve cet honneur. Il en est ainsi peut-être en 1147 du roi de France Louis VII, en route pour la 2e croisade, plus certainement entre 1163 et 1172 du futur roi de Hongrie Bela III ainsi que des membres de sa suite et en 1171 du roi de Jérusalem Amaury Ier.
Par ailleurs, il semble que le reliquaire fermé ait peu fait l’objet de procession : on en connaît une en 1036-1037 où il est porté de l’église de la Theotokos du Pharos à l’église Sainte-Marie-des-Blachernes pour obtenir la fin d’une très longue sécheresse ; peut-être une autre en 1058 où il aurait, d’après l’arabe jacobite Abu Nasr Yahya d’Antioche, été porté à Sainte-Sophie.
Cette préservation dévotionnelle de la relique dont la contemplation est réservée à une élite est donc en contraste total avec l’exposition, en 1203 ou 1204, dans l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, du « sydoines » (sic) sorti de son reliquaire, fait dont témoigne Robert de Clari. Est-ce dû aux circonstances particulièrement graves qui affectent alors Constantinople ? Une manière de rassurer les habitants en exposant l’image protectrice de Constantinople ? Doit-on envisager d’autres hypothèses ?
LA QUATRIÈME CROISADE *
La 4e croisade est l’occasion pour un croisé franc, Robert de Clari, de voir le Linceul à Constantinople et est cause de la disparition de la relique, présente dans la capitale byzantine depuis 944.
En 1198, le pape Innocent III appelle à une croisade qui va, en fait, lui échapper et finir par être totalement détournée de son but qui était de délivrer les lieux saints. Dans l’été 1202, les croisés se rassemblent pour embarquer à Venise à destination du Caire. Pour des raisons financières (les croisés ne disposent pas de toute la somme à payer aux Vénitiens pour leur transport) puis politiques (le jeune prince byzantin Alexis, dont le père Isaac II a été détrôné, propose aux croisés de l’argent et des hommes s’ils le replacent sur le trône), la croisade est détournée d’abord vers Zara en Dalmatie puis vers Constantinople. En juin 1203, l’armée atteint le Bosphore, prend la ville et rétablit les princes byzantins qui ont été écartés. Mais l’empereur ne peut encore payer les croisés à qui il demande de rester à son service jusqu’en avril 1204.
C’est durant cette période de violences extrêmes que Robert de Clari voit le Linceul, où l’« on y povoit bien voir la figure Nostre Seigneur », exposé verticalement chaque vendredi à Sainte-Marie des Blachernes ; il relate le fait à son retour.
En février 1204, Alexis IV et son père sont assassinés par une conjuration byzantine. En avril, les croisés et les Vénitiens qui ont perdu leurs débiteurs et déjà commencé à se payer sur les territoires alentours, attaquent Constantinople et mettent la ville à sac, pillant œuvres d’art et reliques. Et le linceul disparaît…
ROBERT DE CLARI *
Robert de Clari, né vers 1170, mort après 1216, est un chevalier picard, fils du chevalier Gilon de Clari et vassal de Pierre d’Amiens pour un tout petit fief situé à Cléry[-sur-Somme]. Il est connu pour avoir laissé un récit de la conquête de Constantinople dans lequel il témoigne avoir vu le « sydoines » (sic) de « Nostre Sire ». S’il est un piètre historien de la 4e croisade faute d’avoir été témoin de certains événements dont il parle ou d’en avoir bien été informé, il se révèle un bon chroniqueur lorsqu’il décrit ce qu’il a vu, comme la ville de Constantinople ou les épisodes guerriers auxquels il participe, d’où l’intérêt de son témoignage. Parti avec son suzerain et un petit contingent de chevaliers picards, il atteint le Bosphore et participe au premier siège de la ville en juillet 1203. Les Latins sont ensuite cantonnés au camp de Galata ; cependant Robert de Clari parcourt Constantinople, visitant palais, moustiers, églises et chapelles. Dans l’église de la Theotokos du Pharos, Robert de Clari énumère les reliques conservées puis mentionne « deux riches vaisseaus d’or qui pendoient en mi la chapelle à deux grosses chaines d’argent », dont l’un renferme « une toile » avec le visage de « Nostre Sire ». (On peut se demander s’il s’agit du mandylion.)
Ensuite, à l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, il témoigne, sans faire de relation avec la relique qu’il a précédemment évoquée : « li sydoines là où Nostre Sire fu envelopés, y estoit, qui chascun vendredi se dressoit tous drois, si que on y povoit bien voir la fugure Nostre Seigneur ».
Lors de la seconde prise de la ville en avril 1204 et du sac qui s’ensuit, il semble que les reliques conservées dans les deux églises de la Theotokos et des Blachernes, qui se trouvent accolées aux palais impériaux, ont été relativement préservées. Ont-elles alors fait partie de ce qui devait être mis sous la garde de l’évêque de Troyes, Garnier de Trainel, puis qui a été réparti entre l’empereur, les évêques, les Vénitiens ou bien dispersé en Europe occidentale ? Toujours est-il que « ne ne seut on onques, ne Grieu ne François, que cist sydoines devint quant la ville fu prise ».
Après la mort, en 1205, de ses suzerains directs Pierre d’Amiens et Hugues IV de Campdavaine, comte de Saint-Pol, Robert de Clari rentre en Picardie. Il fait don à l’abbaye de Corbie de reliques rapportées de Constantinople qui seront incluses dans deux croix-reliquaires ; il s’applique au récit de la conquête qui comporte ce témoignage précieux et qu’il achève en 1216.
DE CONSTANTINOPLE À LIREY
Le Linceul disparaît à Constantinople en 1204 pour réapparaître en Champagne vers 1354 : c’est ce qu’on appelle le « trou historique ». Diverses hypothèses ont été émises pour expliquer cette réapparition.
LES TEMPLIERS*
Une controverse a opposé des historiens entre 1978 et 2011 lorsque certains ont avancé que les templiers auraient joué un rôle dans le transport du Linceul d’Orient en Occident.
Cette hypothèse ne repose pas sur des documents historiques mais sur deux rapprochements discutables : d’une part l’assimilation de l’image du Linceul de Turin avec une tête que les templiers auraient adorée lors de leur réception, d’autre part la parenté entre le commandeur de Normandie, Geoffroy de Charnay, qui aurait été détenteur du Linceul, et le patron de la collégiale de Lirey, Geoffroy de Charny, qui aurait ainsi hérité du Linceul. Les moines-soldats auraient conservé la relique repliée, comme jadis le mandylion, de façon à ne montrer que le visage de l’image ; ils lui auraient rendu ce culte secret dédié à une tête barbue (parfois appelée le « Baphomet ») qu’on leur reproche en 1307.
Des objections ont suivi : « On ne voit pas comment les templiers, qui ne sont intervenus ni à Constantinople ni à Athènes, auraient pu entrer en possession du Linceul. On ne voit pas non plus pourquoi ils l’auraient replié comme le mandylion ni pourquoi ils lui auraient rendu un culte secret et effrayant. L’ordre d’arrestation du 14 septembre 1307 donne à penser que le Baphomet était une sculpture. » La fréquence des toponymes Charnay et Charny ainsi que les origines angevines de Geoffroy de Charnay et bourguignonnes de Geoffroy de Charny, incompatibles avec une parenté, sont évoquées.
Cependant le témoignage de trois templiers est évoqué, concluant à la détention du Linceul par l’ordre du Temple.
Mais la théorie est finalement démontée avec les arguments suivants :
– on n’a aucune preuve que les templiers aient détenu le mandylion ou le Linceul ;
– la parenté des deux Geoffroy ne va pas de soi : on compte aujourd’hui en France une quarantaine de toponymes Charny sous des formes diverses et le prénom Geoffroy est très répandu aux XIIIe et XIVe siècles ;
– dans l’hypothèse de Wilson, le Linceul aurait été propriété de l’ordre du Temple, on ne comprend pas pourquoi le parent d’un des dignitaires en aurait hérité.
LE LINCEUL À ATHÈNES ?
Deux documents datés de 1205 et 1207 évoquent un séjour à Athènes : une lettre de Théodore Ange, neveu de l’empereur Isaac II, au pape Innocent III se plaignant du pillage de Constantinople et précisant que le Linceul est à Athènes ; un témoignage de Nicolas d’Otrante, abbé de Casole, qui dit avoir vu en 1206 à Athènes des linges provenant du pillage des reliques.
Selon certains, le Linceul arrive en Grèce au lendemain du sac de Constantinople dans les bagages d’un des chefs des Bourguignons, Othon de La Roche, caserné aux Blachernes, qui s’en saisirait dans l’église où Robert de Clari l’a vu. En 1205, Othon de La Roche ayant accompagné Boniface de Montferrat lors de la conquête de la Thessalonique, reçoit, pour récompense, la région d’Athènes et de Thèbes, érigée en duché d’Athènes et y fixe sa résidence. À partir de là deux hypothèses sont possibles.
. Soit Othon de La Roche ou son fils Othon II, en rentrant en Franche-Comté, rapportent le Linceul qui se transmettrait par héritage à leur descendante, Jeanne de Vergy, seconde épouse de Geoffroy de Charny.
. Soit le Linceul reste à Athènes entre les mains des ducs jusqu’à ce que les périls nécessitent une « exfiltration » qui se ferait en deux temps grâce aux solidarités entre des familles installées en Grèce et toutes originaires de Bourgogne ou de Champagne. Une première fois lorsque la veuve de Gautier V, Jeanne de Châtillon, fuit jusqu’à Naples, en passant probablement par l’Achaïe : elle confierait alors le Linceul à sa suzeraine Mahaut de Hainaut, descendante de la maison de Villehardouin, héritière de la principauté d’Achaïe et veuve du duc d’Athènes Guy II de La Roche. Une seconde fois lorsque Mahaut est contrainte en 1317 par son suzerain, le roi de Naples, de revenir en Italie contracter un troisième mariage : avant de quitter l’Achaïe, sans grand espoir de retour, elle donnerait le Linceul à Jean et Geoffroy de Charny dont le fief est voisin et qui sont venus en Grèce avec feu son deuxième mari, Louis de Bourgogne, alors investi de la principauté d’Achaïe. La même année, les Charny reviennent en France et rapporteraient le Linceul.
La variante qui consisterait à ce que le Linceul soit conservé par les ducs d’Athènes puis remis par le dernier duc Gauthier VI de Brienne à son compagnon d’armes Geoffroy de Charny semble aujourd’hui abandonnée.
Le Linceul resterait donc à Athènes à partir de 1204-1205, soit une trentaine d’années, soit plus d’un siècle. Aucune source ne précise où exactement ; aucune ostension n’est relatée. Il est vrai que, dans ce scénario, la relique aurait été acquise de façon illicite : ses détenteurs ont alors dû préférer la tenir secrète par peur des sanctions clairement énoncées par le pape au 4e concile du Latran en 1215.
LE LINCEUL A PARIS ?
Certains historiens soutiennent que le Linceul est passé par la Sainte-Chapelle : en 1204 lors du sac de Constantinople il resterait sous bonne garde dans la chapelle du palais des Blachernes puis ferait partie des reliques cédées par Baudouin II à saint Louis. Par ignorance de sa vraie nature, il passerait inaperçu et serait donné par Philippe VI à Geoffroy de Charny, ce que relate une notice rédigée par les chanoines de Lirey près de deux siècles après les faits. Cette hypothèse n’est pas prouvée. (Une notice plus développée est en cours.)
Le Linceul, de Lirey à Turin, XIVe -XXIe siècle
LIREY
Le Linceul réapparaît dans un hameau dénommé Lirey, près de Troyes en Champagne, au milieu du XIVe siècle. Sa présence y est attestée régulièrement jusqu’en 1418, même s’il est, à certaines périodes, mis à l’abri ailleurs.
Lirey a appartenu à Jean de Joinville, le célèbre biographe de saint Louis, qui a pu le transmettre à son petit-fils Geoffroy Ier de Charny lors du partage fait avant sa mort en 1317. Le hameau est alors dépourvu d’église. La date et les modalités d’arrivée du Linceul à Lirey ne sont pas connues.
En 1343, après la mort de sa première femme Jeanne de Toucy, Geoffroy Ier de Charny décide une fondation vouée aux prières pour les âmes des siens ; le roi Philippe VI lui accorde une rente pour l’entretien de cinq chapelains. En 1349, le pape Clément VI érige la chapelle en une collégiale dotée de cinq chanoines et d’un doyen et concède une indulgence aux pèlerins qui viendront pour les fêtes mariales. En 1353, Geoffroy Ier fait bâtir une simple église en bois, fondation confirmée la même année par Jean II, approuvée en 1354 par le pape Innocent VI puis en 1356 par l’évêque de Troyes, Henri de Poitiers.
Propriété de la famille de Charny, le Linceul est confié aux chanoines de la collégiale ; puis des ostensions sont organisées, certaines réalisées par Jeanne de Vergy seule, épouse ou veuve de Geoffroy Ier de Charny, probablement vers 1354-1357. En 1357 douze évêques, imitant le pape, concèdent des indulgences aux pèlerins avant que ne cessent provisoirement les ostensions à la suite de l’enquête d’Henri de Poitiers.
Après la mort de Geoffroy Ier, sa veuve met le Linceul à l’abri des bandes armées qui circulent en Champagne en l’emportant probablement en Haute-Savoie après son remariage avec Aymon de Genève. Le Linceul ne reviendrait à Lirey qu’au retour de Jeanne de Vergy et de Geoffroy II de Charny vers 1389, date où les ostensions reprennent. Mais Pierre d’Arcis, troisième successeur d’Henri de Poitiers, veut interdire le pèlerinage ; il proteste auprès du pape et les ostensions s’interrompent jusqu’en 1390 où Clément VII les autorise mais en interdisant les solennités d’usage pour les reliques et en exigeant que les fidèles soient informés qu’il ne s’agit que d’une représentation
En 1418, la France étant ravagée par la guerre, les chanoines confient leurs biens précieux, ainsi que le Linceul, au mari de Marguerite de Charny, Humbert de Villersexel, en échange d’un reçu qui mentionne bien « ung drap ouquel est la figure et representation du Suaire nostre Seigneur Jhesucrist ». Le Linceul est mis à l’abri pendant une trentaine d’années à Saint-Hippolyte en Franche-Comté.
Il ne revient plus jamais à Lirey.
SAINT-HIPPOLYTE
Le séjour du Linceul à Saint-Hippolyte en Franche-Comté, est une parenthèse à l’intérieur du séjour à Lirey et se situe entre 1418 et 1448 environ.
Le 6 juillet 1418, en pleine guerre de Cent ans, au lendemain de la défaite d’Azincourt, alors que le roi Charles VI est devenu fou et qu’Armagnacs et Bourguignons se disputent le pouvoir, les chanoines de Lirey confient le Linceul avec leurs autres biens à Humbert de Villersexel, époux de Marguerite de Charny. Celui-ci met le Linceul à l’abri, hors de France, dans son comté de la Roche qui a pour ville principale Saint-Hippolyte, sise sur le Doubs et assez proche de la Suisse. La relique, enfermée dans un coffre, est placée dans la collégiale Notre-Dame (à partir de 1424 dans la chapelle des Buessard qui y est fondée) ; la collégiale compte huit chanoines, nombre qui est porté à treize en 1438. Chaque année le Linceul est déroulé et exposé au bord du Doubs dans un lieu appelé aujourd’hui encore le « pré du Seigneur ».
Il paraît vraisemblable que le suaire de Besançon, qui a inspiré beaucoup d’autres œuvres dans la région, soit confectionné à cette époque.
Le Linceul quitte Saint-Hippolyte vers 1449, après un séjour d’une trentaine d’années, lorsque Marguerite de Charny entreprend ses pérégrinations accompagnées d’ostensions publiques en vue de céder le Linceul à une personne de confiance.
CHAMBÉRY
Le 22 mars 1453, Marguerite de Charny cède le Linceul à la Maison de Savoie qui dispose de territoires des deux côtés des Alpes et a sa capitale à Chambéry. Le 14 septembre 1578, le Linceul quitte définitivement Chambéry pour Turin, sa nouvelle capitale. Entre ces deux dates s’écoulent 125 années riches en transferts et péripéties.
Lorsque le Linceul est cédé à la Maison de Savoie, il est à Genève où il a fait l’objet de trois ostensions durant le Carême ; après la mort du duc Louis Ier en 1465, il est transporté à Chambéry, dans l’église conventuelle des Cordeliers, l’actuelle cathédrale, puis dans la chapelle du château ducal. Mais il n’y demeure guère, suivant la famille ducale dans tous ses déplacements (Pignerol, Savigliano, Verceil, etc.). Cependant, on active les travaux d’achèvement d’une chapelle palatine que le pape Paul II érige en collégiale en 1467, à laquelle le pape Sixte IV accorde en 1572 le titre de « Sainte-Chapelle » puis en 1480 celui de « Sainte-Chapelle-du-Saint-Suaire ». Le duc Philibert II le Beauayant décidéle dépôt perpétuel de la relique dans cette chapelle, une solennelle cérémonie de translation a lieu le 11 juin 1502.
La présence du Linceul et la dévotion de la famille ducale, encouragée par les papes successifs, marquent la ville : une fête liturgique est fixée au 4 mai qui devient un jour chômé dans les États de Savoie ; des ostensions, assorties d’une indulgence plénière pour les pèlerins, ont lieu les Vendredis saints et 4 mai sur le balcon de la Sainte-Chapelle, depuis les murs ou une fenêtre du château ou sur la place du Verney ; une confrérie de pénitents du Saint Suaire est créée ; enfin, une messe propre est composée, que prolonge un office spécifique récité par le chapitre de la Sainte-Chapelle.
Mais des événements majeurs interviennent : dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532 un très grave incendie ravage la Sainte-Chapelle et endommage le Linceul ; le 3 avril 1536 les troupes françaises entrent dans Chambéry, le duc Charles III fuit ; la relique, qui a été transférée à Turin un peu plus tôt par précaution, circule alors avec la cour de Savoie à travers le Piémont et le comté de Nice. Ce n’est que le 4 juin 1561, après l’évacuation du duché par les Français, que le Linceul reprend sa place, au cours d’une splendide procession, dans une Sainte-Chapelle en partie restaurée ; il n’en bouge alors plus, sauf pour un mariage à Annecy en 1566, jusqu’à son transfert à Turin en 1578.
NICE
Nice dépend du comté, puis duché de Savoie depuis la « dédition » de 1388 ; la Savoie est elle-même un fief du Saint Empire romain germanique. Le séjour du Linceul à Nice est une parenthèse de sept ans, de 1536 à 1543, due à l’occupation de la Savoie lors de la guerre entre Charles Quint, dont le duc de Savoie est l’allié, et François Ier qui convoite le Milanais.
Par précaution, le Linceul, tout juste réparé par les Clarisses, est mis à l’abri à Turin dès l’été 1535. Devant l’avancée des Français, le duc Charles III et sa famille quittent Chambéry pour Turin, Verceil et Milan avant de s’établir en 1537 à Nice. Le Linceul y est apporté, de Turin ou de Verceil, et mis à l’abri dans le château avec le trésor ducal (bijoux et archives). Le Vendredi saint 30 mars 1537, il est présenté aux Niçois du haut de la tour Saint-Elme, édifiée à l’aplomb de la mer et reliée par des courtines aux grosses tours de la citadelle. En 1538, alors que le pape organise à Nice une rencontre entre l’empereur et le roi de France en vue d’un accord de paix, la présence du « Saint Suaire » est invoquée par le duc, après avis de son conseil, pour refuser à Paul III de séjourner au château … par peur qu’il ne s’empare de la relique ! Au printemps 1543, le Linceul est ramené à Verceil puis, en 1561, à Chambéry après la fin des hostilités.
Bien que de courte durée, ce séjour continue de marquer la ville : une confrérie de pénitents du Saint Suaire, érigée en 1620 puis fusionnée avec deux autres, célèbre encore la fête liturgique du 4 mai ; une chapelle de la Très-Sainte-Trinité et du Saint-Suaire reconstruite au xixe siècle sur l’emplacement de la seconde chapelle de la confrérie appartient toujours aux pénitents rouges ; la chapelle détient un tableau représentant une « ostension du Saint-Suaire par les anges ». La rue de la chapelle porte le nom de « rue Saint-Suaire ». En 1997, la ville de Nice a accueilli le IIIe symposium scientifique international du CIELT, lequel a été précédé des fêtes du Saint Suaire, organisées du 8 au 11 mai par les confréries de pénitents. En 2017, les pénitents rouges ont célébré le 480e anniversaire de l’arrivée du Linceul à Nice avec l’ostension d’une copie en taille réelle depuis un balcon devant la tour Bellanda.
TURIN
Le 14 septembre 1578, le Linceul est transféré à Turin, d’où il ne bouge qu’à deux reprises lors de conflits armés, et où il est toujours.
Après la paix qui met fin à l’occupation française de la Savoie, le duc Emmanuel-Philibert établit en 1563 sa résidence à Turin, moins proche de la frontière ; il souhaite y transférer le Linceul mais redoute l’opposition des Savoyards. Le cardinal Charles Borromée lui fournit involontairement une occasion : le saint évêque de Milan a en effet fait le vœu d’aller à pied jusqu’à Chambéry mais sa santé semble si précaire que le duc de Savoie facilite son pèlerinage en déplaçant le Linceul à Turin ; le prélat, venu à pied de Milan, le vénère le 10 octobre.
Le Linceul, d’abord conservé dans la chapelle ducale San Lorenzo puis vers 1583 dans une rotonde du vieux palais, est installé vers 1587 dans la cathédrale. Le duc Emmanuel-Philibert prévoit l’érection d’une chapelle destinée à l’accueillir mais la construction, selon les plans de Guarino Guarini, ne commence qu’en 1667. Bâtie en rotonde et dominée par une grande coupole, la chapelle, contiguë au palais royal, est située en hauteur derrière l’abside de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste ; on y accède par deux escaliers partant du transept. En 1694, le Linceul, contenu dans une châsse d’argent, est placé au-dessus de l’autel monumental de Bertola. Les ostensions ont désormais lieu depuis le balcon de la chapelle ou sur la place du château.
À deux reprises, dans des cas d’une exceptionnelle gravité, le Linceul quitte Turin : en 1706, en raison du siège de la ville par les Français et en 1939, après le début du second conflit mondial. À deux autres reprises, en revanche, il reste à Turin alors qu’il aurait pu être déplacé durablement à Rome pour suivre ou rejoindre ses détenteurs : en 1870, lorsque Victor-Emmanuel II, le premier roi d’Italie, annexe la ville sainte et en 1983, lorsqu’il devient la propriété du Saint-Siège.
Il échappe à deux tentatives criminelles en 1972 et 1990 et, dans la nuit du 11 au 12 avril 1997, à un important incendie qui ravage la chapelle Guarini.
Comme à Chambéry et à Nice, une confraternité du Saint Suaire et de la bienheureuse Vierge des Grâces s’est constituée en 1598 à Turin pour répandre le culte de la relique et, aussi, apporter assistante aux malades mentaux et aux pauvres. La confraternité fait construire un hôpital en 1729 puis, attenante, l’église du Saint-Suaire à laquelle on a donné une façade imitant celle de la Sainte-Chapelle de Chambéry. Actuellement l’hôpital est fermé mais l’église comme les locaux, qui abritent un remarquable Museo della sindone, appartiennent désormais au Centro Internazionale di Studi sulla Sindone (CISS) crééen 1959 au sein de la confraternité.
Les détenteurs du Linceul
ÉDESSE
À Édesse, le Linceul est détenu par la ville : l’image acheiropoïète « non faite de main d’homme » est vénérée par les seuls chrétiens mais elle est la protectrice de la cité ; et lorsqu’il faut s’en séparer c’est l’émir qui en prend la décision.
CONSTANTINOPLE
À Constantinople, le Linceul rejoint toutes les autres reliques du Christ, de la Vierge et des saints, qu’une politique constante rassemble depuis des siècles. Ce trésor est la propriété du siège impérial. Les reliques sont censées concourir à la protection collective mais elles sont surtout un instrument de pouvoir, augmentant la légitimité des empereurs et le prestige de l’empire. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si c’est un usurpateur, Romain Ier Lécapène, qui fait entrer en 944 dans le trésor l’image acheiropoïète d’Édesse. Après sa déposition le trône revient à la dynastie macédonienne à laquelle succèdent jusqu’en 1204 les dynasties Doukas, Comnène et Ange.
LES DUCS D’ATHÈNES
Le duché d’Athènes naît du dépeçage de l’empire romain d’Orient au lendemain de la chute de Constantinople en 1204. Tandis que Baudouin de Hainaut est élu empereur latin de Constantinople, son rival éconduit, Boniface de Montferrat, chef de la croisade, reçoit en compensation la Thessalonique dont il devient roi.
Le franc-comtois Othon de La Roche, participe à ses campagnes et reçoit de lui, en récompense de ses services, la région d’Athènes et de Thèbes, érigée en duché d’Athènes. Devenu megaskyr (grand seigneur), il s’établit à Athènes même où il déposerait le Linceul dont il se serait emparé à Constantinople dans l’église Sainte-Marie-des-Blachernes. Il est toujours en Grèce en 1225, on ignore s’il retourne un jour en Franche-Comté avec ou sans Linceul. Il laisse deux fils.
L’aîné Othon II garde d’abord les seigneuries d’Argos et de Nauplie, puis les cède en 1251 à son frère, qui détient déjà la seigneurie d’Athènes, lorsqu’il se retire en Franche-Comté. Il pourrait emporter le Linceul.
Le cadet Guy, qui est le premier à porter le titre de duc d’Athènes à partir de 1260, est la souche des derniers ducs de sa lignée : ses fils Jean et Guillaume, son petit-fils Guy II.
À la mort de Guy II en 1308, c’est son cousin germain, Gautier V de Brienne, qui hérite du duché. Attaqué par le despote d’Épire, Gautier V le bat en 1310 avec l’aide d’une grande compagnie catalane. Mais les Catalans se retournent contre lui et le tuent en 1311 ; sa mort entraîne la chute du duché.
Sa veuve, Jeanne de Châtillon, fuit à Naples avec leurs enfants, en passant peut-être par l’Achaïe où elle mettrait le Linceul à l’abri entre les mains de Mahaut de Hainaut : le Linceul quitterait alors définitivement la famille des ducs d’Athènes.
L’hypothèse selon laquelle Gauthier VI aurait conservé le Linceul et l’aurait remis à son compagnon d’armes Geoffroy de Charny semble aujourd’hui abandonnée.
Si les ducs d’Athènes ont bien été les détenteurs du Linceul, ils l’ont gardé caché, peut-être en raison de son acquisition illicite et par crainte des sanctions clairement énoncées par le pape au 4e concile du Latran en 1215. Ils témoigneraient néanmoins de l’importance qu’ils attachent à la relique en se préoccupant à plusieurs reprises de sa sauvegarde et en la remettant à des personnes de confiance : quand Jeanne de Châtillon quitte la Grèce, elle met sa personne et celles de ses enfants en sécurité, elle va chercher de l’aide auprès de son suzerain et elle se soucierait de ne pas laisser derrière elle sans protection le Linceul qu’elle ne pourrait sans doute pas emporter dans sa fuite.
LA FAMILLE DE CHARNY
La famille de Charny trouve son origine dans le village du même nom, près de Vitteaux en Bourgogne. Elle serait issue de Ponce de Mont-Saint-Jean, seigneur de Charny au début du XIIIe siècle ; Ponce est le grand-père de Jean de Charny qui épouse en premières noces Marguerite de Joinville, la fille du célèbre sire, biographe de saint Louis.
Jean est peut-être le premier Charny détenteur du Linceul. En effet il fait partie avec deux de ses fils, Dreux et Geoffroy, des chevaliers qui, en 1315, accompagnent en Morée Louis de Bourgogne que Philippe IV le Bel a précédemment investi de la principauté d’Achaïe ; les Charny y obtiennent des fiefs. En 1317, Jean et Geoffroy de Charny reviennent en France, peut-être avec le Linceul que leur aurait confié la veuve de Louis de Bourgogne, Mahaut de Hainaut, héritière de la principauté d’Achaïe ; ils le garderaient alors caché.
Geoffroy Ier, son fils Geoffroy II et sa petite-fille Marguerite sont les trois membres de la famille Charny connus comme détenteurs du Linceul.
Le nom de Charny s’éteint dans les mâles avec Geoffroy II qui n’a que deux filles : Marguerite et Henriette, lesquelles restent sans descendance de leurs deux mariages respectifs.
GEOFFROY Ier DE CHARNY
Geoffroy Ier de Charny est un chevalier, cité plusieurs fois par le chroniqueur Jean Froissart : porte-oriflamme de France, conseiller du roi, chevalier de l’ordre de l’Étoile, auteur de traités sur la chevalerie. Il est aussi un personnage-clé de l’histoire du Linceul.
Geoffroy est le plus jeune fils de Jean de Charny et de Marguerite de Joinville, la fille du biographe de saint Louis. Il débute aux côtés de son père et de son frère Dreux lors d’une expédition en Grèce franque (1315-1317) d’où le Linceul est peut-être rapporté. La guerre de Cent ans l’amène à combattre en Languedoc, en Flandre, à Compiègne, à Tournai, en Bretagne ; en 1342, à Morlaix, il est fait prisonnier par les Anglais une première fois. Puis il accomplit un voyage à Smyrne que l’on associe à la croisade du pape en 1344 en émettant l’idée qu’il aurait alors rapporté le Linceul. En 1347, le roi Philippe VI remet à Geoffroy Ier l’oriflamme rouge de Saint-Denis : il lui revient de chevaucher à la tête de l’armée, jurant de périr plutôt que d’abandonner la bannière. En 1350, à Calais, il est fait prisonnier une seconde fois et emmené en Angleterre ; le payement de sa rançon par le roi Jean II intervient en 1351, un an environ après sa libération. La même année il combat à Ardres. En 1355, le roi Jean II, à son tour, lui confie l’oriflamme de France. Le 19 septembre 1356, lors de la bataille de Poitiers est « occis messire Geffroy de Chargny, la bannière de France entre ses mains ». Son corps, d’abord enterré avec d’autres combattants au couvent des Cordeliers de Poitiers est transféré en 1370 à Paris dans l’église du couvent des Célestins.
En 1343, il a fait le projet de fonder, dans son fief de Lirey, une chapellenie pour laquelle Philippe VI lui accorde une rente ; ce vœu, clairement émis dans le but de prier pour les âmes des siens, a lieu après la mort de sa première femme Jeanne de Toucy. En 1349, la chapelle est érigée par le pape Clément VI en collégiale. En 1353, Geoffroy Ier fait enfin bâtir une simple église en bois ; la fondation est confirmée la même année par Jean II et approuvée en 1354 par le pape Innocent VI. Les chanoines s’assemblent pour la première fois le 16 octobre 1354. Les ostensions du Linceul interviennent sans doute ensuite : ce changement de « destination » de l’édifice religieux a été invoqué par les historiens pour dire que le roi Philippe VI aurait fait don de Linceul à Geoffroy Ier pour le récompenser de ses services. La fondation est approuvée en 1356 par l’évêque de Troyes, Henri de Poitiers.
Veuf vers 1341 de Jeanne de Toucy, il s’est remarié avant juin 1343 à Jeanne de Vergy.
JEANNE DE VERGY
Jeanne de Vergy est issue d’une ancienne famille de Bourgogne. Elle est la seconde épouse de Geoffroy Ier de Charny et la tutrice de Geoffroy II ; elle est connue pour avoir organisé à Lirey des ostensions du Linceul au milieu du XIVe siècle.
L’arbre généalogique des Vergy a toute son importance dans l’histoire du Linceul. Certains historiens ont avancé que Jeanne est l’arrière-petite-fille d’Henri de Vergy et d’Isabelle de Ray, elle-même petite-fille d’Othon de La Roche. Ainsi la relique, dont Othon de La Roche se serait emparé à Constantinople, aurait pu passer à sa petite-fille Isabelle de Ray, puis à la descendance que celle-ci eut d’Henri de Vergy, jusqu’à Jeanne de Vergy qui l’aurait apportée en dot à Geoffroy Ier de Charny. Dans ce scénario, le Linceul aurait été caché pendant un siècle et demi par les familles de Ray puis de Vergy, avant de réapparaître à Lirey.
Jeanne de Vergy naît entre 1339 et 1341 et épouse très jeune, entre 1351 et 1353, Geoffroy Ier de Charny. À Lirey, elle organise dans la collégiale des ostensions qui attirent les foules ; mais bientôt l’évêque du lieu, Henri de Poitiers, déclenche une enquête et demande la suspension des ostensions.
Veuve en 1356, Jeanne de Vergy devient tutrice de Geoffroy II qui est sans doute son beau-fils. Elle se remarie en 1359 avec Aymon de Genève, cousin germain du comte de Genève, Amédée III, lui-même père du pape Clément VII. Jeanne et le jeune Geoffroy II de Charny suivent Aymon de Genève sur ses terres, en Haute-Savoie ; il est probable qu’ils emportent avec eux le Linceul pour le mettre plus à l’abri que dans une Champagne ravagée par la guerre de Cent ans. Aymon de Genève meurt en 1388. Jeanne de Vergy reviendrait ensuite à Lirey précédant de peu Geoffroy II ; l’un ou l’autre rapporterait le Linceul. On ne sait pas quand Jeanne meurt.
GEOFFROY II DE CHARNY
Geoffroy II de Charny est le seul fils et l’héritier de Geoffroy Ier ; c’est lui qui reprend les ostensions à Lirey en 1389 et se trouve impliqué dans un conflit avec les autorités religieuses et civiles qui veulent les interdire.
Certains historiens pensent que Geoffroy II de Charny est né pendant le veuvage de son père, vers 1345. Jeanne de Vergy, la seconde épouse de Geoffroy Ier, ne serait que sa mère adoptive et deviendrait sa tutrice, lorsqu’il se trouve orphelin alors qu’il est encore en minorité ; il l’accompagnerait auprès de son beau-père, Aymon de Genève, en Haute-Savoie.
Devenu chevalier, il suit les traces de son père, servant dans les armées, exerçant plusieurs missions diplomatiques, bailli de Caux en 1387 puis de Mantes en 1388. Plus tard il participe en 1390 à la croisade de Barbarie dirigée par Louis II de Bourbon, en 1391 à la croisade de Prusse et en 1396 à la croisade de Nicopolis dans l’ost de Jean de Bourgogne, comte de Nevers. La même année il fait partie des personnages présents à Paris à la réception des ambassadeurs d’Angleterre organisée par le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, pour préparer le mariage d’Isabelle de France avec le roi Richard II.
Au printemps 1389, il a souhaité reprendre les ostensions du Linceul et obtenu des ratifications du légat pontifical de la province de Sens, du pape Clément VII et du roi Charles VI. Mais le nouvel évêque de Troyes, Pierre d’Arcis, veut interdire toute présentation d’un linge qu’il considère comme une fausse relique. Se succèdent alors les appels aux autorités religieuses ou civiles, lesquelles manquent de se saisir du Linceul. Finalement, en 1390, le pape autorise les ostensions mais en interdisant les solennités d’usage pour les reliques et exige que les fidèles soient informés qu’il ne s’agit que d’une représentation. Ce faisant, cependant, le pape reconnaît le Linceul comme la propriété de Geoffroy II de Charny.
Geoffroy II a épousé en 1386, en présence du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, Marguerite de Poitiers, nièce de l’ancien évêque de Troyes, Henri de Poitiers. Il meurt en 1398 et est enterré à l’abbaye cistercienne de Froidmont près de Beauvais.
MARGUERITE DE CHARNY
Marguerite de Charny est, avec sa sœur, la dernière représentante de la famille de Charny ; elle est la dernière des Charny à détenir le Linceul.
Née vers 1387 ou 1388, elle est la fille aînée de Geoffroy II de Charny ; à la mort de son père, elle hérite des seigneuries de Lirey, Montfort et Savoisy ainsi que du Linceul. Elle épouse vers 1400 Jean de Bauffremont, qui meurt en 1415 à Azincourt, puis se remarie vers 1417 ou 1418 avec Humbert de Villersexel, seigneur de Saint-Hippolyte, comte de La Roche. En 1418, le royaume étant alors à feu et à sang, les chanoines confient leurs biens ainsi que le Linceul, en échange d’un reçu garantissant leur retour, à Humbert de Villersexel qui les met à l’abri au château de Montfort, puis dans son fief de Saint-Hippolyte, en terre d’Empire.
Humbert de Villersexel meurt en 1438. Le roi Charles VII a alors mis fin à la guerre entre Armagnacs et Bourguignons et s’emploie à restaurer son autorité royale. Les dangers s’estompant, les chanoines de Lirey réclament leurs biens que Marguerite de Charny restitue, à l’exception du Linceul qu’elle considère comme une propriété de famille : « le Sainct Suaire, lequel pieça [jadis] fut conquis par feu messire Geoffroy de Charny, mon grant père ». S’ensuit une interminable bataille juridique alternant citations de Marguerite de Charny devant des juridictions diverses (parlement de Dole en 1443, présidial de Besançon en 1447) et délais de remise moyennant des compensations financières jamais versées aux chanoines ; en 1357, alors que Marguerite de Charny s’est déjà dessaisie du Linceul, elle est même excommuniée par l’officialité de Besançon !
Entre temps, Marguerite de Charny, sans enfants de ses deux mariages, a entrepris des pérégrinations accompagnées d’ostensions publiques en vue de céder le Linceul à une personne de confiance : en 1353, elle le remet au duc Louis Ier de Savoie qui lui concède en échange le château de Miribel puis celui de Flumet. Elle traite une dernière fois avec les chanoines en s’engageant à payer 800 ducats d’or, soit la valeur estimée de la relique, qui ne sont pas versés. Lorsqu’elle meurt en 1359, son excommunication n’est pas levée. Le conflit avec les chanoines est enfin clos lorsqu’en 1464 le duc de Savoie leur accorde une rente pour compenser les pertes subies, rente qu’ils ne percevront d’ailleurs pas.
LA MAISON DE SAVOIE
De 1453 à 1983, le Linceul est la propriété personnelle de la Maison de Savoie. Cédé le 22 mars 1453 par Marguerite de Charny au duc Louis Ier qui verse en 1464 un dédommagement aux chanoines de Lirey, il reste pendant plus de cinq siècles aux mains des ducs de Savoie, devenus rois d’Italie, et, ce, jusqu’à la mort, le 18 mars 1983, du dernier roi, Umberto II.
Lorsque Marguerite de Charny cède le Linceul à la Maison de Savoie, elle le confie à une famille puissante qui relève du Saint Empire romain germanique, dont les possessions s’étendent de la Savoie au Piémont ainsi qu’au comté de Nice et qui contrôle les routes alpines. Ainsi, d’une part, elle le met à l’abri et, d’autre part, elle lui assure une renommée certaine, d’autant que la famille ducale, qui est d’une grande piété, fait approuver par les papes le culte de la relique en l’entourant peu à peu de tout un décorum : Sainte-Chapelle, ostensions et processions, indulgences, confrérie, messe et office, commandes de copies ou d’un ouvrage historique, etc.
En retour, le Linceul fait de la dynastie une maison privilégiée, rehausse sa légitimité et son prestige et apparaît comme une protection divine dans les adversités ; il attire aussi : à l’afflux dans la ville des simples pèlerins répond la venue à la cour ducale de souverains ou grands personnages, de papes et de prélats, d’ambassadeurs auxquels les ducs de Savoie offrent en cadeaux les copies du Linceul.
Cependant la dévotion de la Maison de Savoie est sincère et profonde ; au fil des temps lorsque s’estompe l’idée politique d’un lien privilégié avec le Christ, c’est cet attachement intime, partagé par les sujets du duc, qui reste manifeste. La relique est associée aux événements familiaux (les mariages et certains baptêmes) ou politiques (les accessions au trône) et, ce, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. En 1510, le duc Charles III et sa sœur Philiberte se sont agrégés à la confrérie des pénitents. En 1675, la relique a été apportée au duc Charles-Emmanuel II sur son lit de mort. En 1983, le Linceul qui est toujours propriété du dernier roi d’Italie mais hors de sa portée puisque Umberto II est désormais déchu et interdit de séjour en Italie (lui, son épouse et ses descendants mâles), fait alors l’objet du seul legs envisageable pour le linceul du Christ, le don au Saint-Siège ! Enfin, en 2002, un des premiers actes du prince héritier Victor-Emmanuel et de son épouse, juste après l’abrogation de leur bannissement, est une ostension privée, ultime témoignage d’attachement de la famille royale à la relique.
Pour toutes ces raisons on a pu parler de « relique dynastique » et dire que l’image des Savoie s’associe au Saint Suaire ».
LE SAINT-SIÈGE
Le 18 mars 1983 lorsque le dernier roi d’Italie, Umberto II, meurt en exil en léguant le Linceul au Saint-Siège, la boucle est bouclée : le linge dans lequel on peut penser que le Christ a été enseveli, celui que saint Pierre a vu au tombeau le matin de Pâques, revient à son successeur.
Vis-à-vis du Linceul, l’Église se montre prudente, elle n’en parle pas comme d’une relique, les papes Benoît XVI et François évoquent plutôt une « icône ». En 1988, l’Église a pris acte des résultats de la radio datation. Mais les papes successifs de Jean-Paul II à François viennent prier devant le Linceul et participent aux ostensions ; le pape Léon XIV a annoncé son désir de voir le Linceul.
Jean-Paul II, le premier pape à entrer en possession du Linceul, ne fait pas venir à Rome la relique : elle reste à Turin, sous la responsabilité d’un custode qui est, ès qualité, l’archevêque métropolitain de Turin. Celui-ci a autorité pour organiser des événements et donner des orientations de recherche à son sujet. Il dispose d’une commission diocésaine du Linceul et d’un conseiller théologique pour les affaires du Linceul. Il a nommé dans le passé, la première fois en 1992, les membres d’une commission scientifique, distincte du Centro Internazionale di Studi sulla Sindone (CISS), à laquelle ont cependant participé certains de ses membres, mais cette lettre de mission n’a été ni renouvelée ni mise à jour. Le Centro Internazionale di Studi sulla Sindone, créé en 1959, et le Museo della sindone, créé en 1936, sont des émanations de la Confraternité du Linceul érigée en 1598. Le CISS est peu à peu devenu de plus en plus présent auprès du custode qui n’hésite pas à le solliciter.
Les ostensions *
Les ostensions, c’est-à-dire les présentations, privées ou solennelles, du Linceul déplié ont été très nombreuses et il est impossible d’en fournir une liste exhaustive. Les sources de ces ostensions sont les archives, les relations des voyageurs, l’iconographie (particulièrement les gravures) et les objets archéologiques, puis la presse. Les modalités et la durée des ostensions varient selon les époques. Depuis quelques décennies le souci de préservation du Linceul a tendance à les espacer tandis que de nouvelles techniques permettent un visionnage à distance.
ÉDESSE ET CONSTANTINOPLE (JUSQU’EN 1204) *
Dans les tout premiers siècles, le Linceul a dû rester caché : un linge souillé de sang est impur pour les Juifs et c’est le temps des persécutions.
L’image redécouverte à Édesse au VIe siècle et placée dans la cathédrale Sainte-Sophie est, d’après certains, enfermée dans une thèque (coffre), dont les volets auraient été ouverts régulièrement, ou extraite les jours de fête du Seigneur, voire portée en procession à la mi-Carême. Mais selon d’autres hypothèses, il n’y aurait pas eu d’ostension du Linceul lui-même par précaution, crainte et respect de l’objet sacré : ce serait une image, ensuite appelée par les Byzantins « mandylion », recouvrant le reliquaire, qui aurait été montrée aux pèlerins. Des historiens avancent que le Linceul aurait bien été exposé, mais plié en 8, de manière à présenter le visage derrière un disque transparent qui aurait laissé la trace d’un halo sur le tissu.
À Constantinople lors de l’arrivée de la relique en 944, seul est visible le reliquaire. Des chroniques, probablement inspirées de l’historien Syméon Magister, rapportent que le Linceul est ensuite présenté à la famille impériale.
Dans l’hiver 1036-1037, selon le chroniqueur Georges Kedrenos, il y aurait eu une procession solennelle, mais sans doute avec le Linceul dans son coffret, pour obtenir la fin d’une sécheresse prolongée.
En revanche des souverains auraient bénéficié d’une ostension : peut-être le roi de France Louis VII, en route pour la Terre sainte ; plus sûrement le futur roi de Hongrie Bela III et des membres de sa suite, d’après le secrétaire impérial Jean Cinnamos ; ensuite le roi de Jérusalem Amaury en 1171, selon la relation de Guillaume de Tyr.
Robert de Clari rapporte qu’en 1203 et 1204 le Linceul est exposé verticalement chaque vendredi à Sainte-Marie-des-Blachernes.
Puis le Linceul « disparaît ».
DE LIREY À CHAMBÉRY (DE 1354 ENVIRON À 1578) *
Au milieu du XIVe siècle, le Linceul réapparaît à Lirey en Champagne où des ostensions ont lieu dès 1354-1357. Celles-ci, probablement fréquentes, s’interrompent pour reprendre en 1389, où interdictions et autorisations se succèdent, et 1390, où le pape les autorise mais sans aucune solennité ; elles ont probablement continué jusqu’en 1418 où, en raison de la guerre, les chanoines confient le Linceul à l’époux de Marguerite de Charny.
Dès lors et durant un temps, les ostensions du Linceul se font au gré des séjours de ses détenteurs. Pendant trente ans, il est exposé tous les ans pour Pâques à Saint-Hippolyte, au bord du Doubs, puis suit Marguerite de Charny à Chimay dans le Hainaut, au château de Germolles près de Châlon-sur-Saône et à Genève. Après sa cession en 1453 à la Maison de Savoie, il suit la famille ducale dans le Piémont à Pignerol (pour ce qui est sans doute la première ostension du duché), Savigliano et Verceil. En 1502, il est transféré à Chambéry dans une Sainte-Chapelle nouvellement construite ; des ostensions régulières ont lieu dans cette ville, à partir de 1506 et jusqu’à l’incendie de 1532, les Vendredis saints et 4 mai, fête du Saint Suaire. Il est aussi montré à Bourg-en-Bresse et Turin, puis, lors de l’occupation du duché par les troupes françaises entre 1536 et 1539, à Milan, Orzinuovi, Nice et Verceil avant de reprendre sa place en 1561 à Chambéry où une ostension marque son retour ; la suivante en 1566, qui a lieu à Annecy, est la dernière en Savoie.
Des princes ou prélats viennent vénérer le Linceul : Philippe de Habsbourg, Anne de Bretagne, François Ier, le cardinal d’Aragon, l’abbé de Clairvaux.
Les ostensions publiques sont le plus souvent en plein air et dans un endroit dégagé ou en hauteur ; le Linceul est tenu déplié par des prélats ou placé sur un autel dressé dehors : la berge du Doubs à Saint-Hyppolite, les halles de Bourg-en-Bresse, le balcon de la Sainte-Chapelle ou les murs du château ou la place du Verney à Chambéry, le sommet de la tour Saint-Elme à Nice, un balcon à Verceil. Le Linceul est quelquefois exposé à l’intérieur : au-dessus de l’autel de la Sainte-Chapelle de Chambéry, dans la collégiale d’Annecy, voire dans une maison particulière lors de l’émigration de la famille ducale.
En 1578 il est définitivement transféré à Turin.
TURIN (DE 1578 À 1868) *
À partir de 1578, les ostensions ont lieu exclusivement à Turin et sont extrêmement nombreuses du XVIe siècle à la fin du XVIIe siècle, un peu moins au XVIIIe siècle, peut-être dans un souci de préservation.
Elles sont publiques et liées à des événements de la Maison de Savoie (union de la Savoie et de la Sardaigne, accession au trône ou retour d’exil ; mariages ou baptêmes), à des événements importants (paix, contagion ou peste, dépôt du Linceul dans la chapelle Guarini), à des fêtes religieuses annuelles (fête du Saint-Suaire les 4 mai, Fête-Dieu ou année jubilaire). La première ostension solennelle se déroule les 12, 13 et 14 octobre 1578 sur la place du château, en présence du cardinal Charles Borromée et d’une dizaine d’évêques. Le plus souvent, le cérémonial des ostensions publiques est le suivant : « sur la place du palais Madama, la famille ducale et les dignitaires s’install[ent] sous un dais richement brodé. Puis au moins trois évêques en mitre et chape élèv[ent] le Linceul trois fois pour le présenter au peuple. Enfin il [est] transporté à la cathédrale ».
De très nombreuses ostensions sont privées et réservées à des grands personnages (des membres de la Maison de Savoie, des princes italiens ; l’ancienne reine de Suède Christine de Suède, l’empereur Joseph II, des princes allemands, des ambassadeurs de passage ; le pape Pie VII, le nonce pontifical, le cardinal Charles Borromée, Mgr François de Sales, Mère Jeanne de Chantal, des cardinaux, évêques ou supérieurs d’ordres monastiques).
TURIN, L’ÈRE DES CHANGEMENTS (DEPUIS 1868) *
1868 marque le début des changements dans les ostensions publiques : le Linceul reste toujours à Turin et ne quitte presque plus la cathédrale, sauf durant la Seconde Guerre mondiale où il est caché à l’abbaye de Montevergine, dans la province d’Avellino, en Italie.
Les ostensions publiques sont liées à des événements de la Maison de Savoie (propriétaire du Linceul jusqu’en 1983), aux années jubilaires, à des anniversaires ou à la pandémie de 2020. Les ostensions privées se font rares mais des scientifiques accèdent désormais au Linceul.
Si, jusqu’en 1933, le Linceul continue d’être d’abord présenté par des évêques avant d’être placé dans un cadre derrière une vitre, l’exposition, sans ostension solennelle préalable, prévaut ensuite. La présentation fixe permet d’accueillir entre 800 000 (1898) et 3 000 000 personnes (1978) sur des semaines, voire sur plus de deux mois (2015). Lors des ostensions privées et jusqu’à la restauration du Linceul en 2002, le Linceul est juste déroulé ; depuis il reste toujours déployé dans son coffre de protection.
Des ostensions télévisées apparaissent à partir de 1973 puis un site Internet est créé, à partir de 1998, qui enregistre alors plus de 100 000 consultations. L’année sainte 2025 n’a pas donné lieu à l’ostension publique attendue mais à la première ostension multimédia de l’histoire, sous une tente sur la place du château. Cette expérience numérique a été prolongée en janvier 2026 par l’accès possible au site Avvolti depuis n’importe quel écran.
Les incendies *
Au cours des siècles, le Linceul a échappé plusieurs fois au feu.
Des représentations antérieures à sa réapparition en Champagne au milieu du XIVe siècle (codex Pray, suaire de Lierre) montrent des brûlures en L, produites dans un reliquaire ou par des grains d’encens incandescents.
Depuis, on peut citer quatre tentatives criminelles ou graves incendies :
– dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532, un incendie qui endommage gravement le tissu ;
– le 1er octobre 1972, une tentative criminelle, sans conséquence grâce à une protection en amiante à l’intérieur du reliquaire ;
– un matin de 1990, le dépôt, sur l’autel devant le reliquaire, d’un objet enflammé mais qui n’aurait pas pu détruire le Linceul ;
– dans la nuit du 11 au 12 avril 1997, un important incendie qui ravage la chapelle Guarini de la cathédrale de Turin.
CHAMBÉRY (1532) *
Dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532, un incendie éclate dans la sacristie de la Sainte-Chapelle de Chambéry où le Linceul est conservé, plié en 48 épaisseurs dans une châsse d’argent. Les causes directes et indirectes de l’incendie restent à ce jour indéterminées : la foudre est-elle tombée sur la passerelle reliant le château à la chapelle ? ou les cierges laissés allumés auraient-ils enflammé les tentures dont était tapissée la chapelle ? est-ce un accident ou un attentat perpétré par les protestants ?
Si l’on sauve la châsse, les dégâts s’avèrent cependant importants : aux pliures du tissu alternent de noires brûlures et de grands trous causés par des gouttes de métal en fusion (sur le Linceul déplié ce sont ces traces qui attirent d’abord l’œil : deux lignes noires parallèles au bord long du tissu et des marques en forme de triangles). L’eau jetée pour refroidir le reliquaire ou éteindre le feu a laissé de petits cernes. Mais l’image est épargnée !
Les protestants affirment alors que le Linceul a été détruit. Dans son Traité des reliques, Calvin écrit : « Quand un suaire a été brûlé, il s’en est toujours trouvé un autre le lendemain. On disait bien que c’était celui-là même qui avait été auparavant, lequel s’était par miracle sauvé du feu, mais la peinture était si fraîche que le mentir ne valait rien. » Quant à Rabelais, on lit dans son Gargantua (chapitre 27), publié en 1535 : « Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Chambéry qui brûla trois mois après et si bien qu’on n’en pût sauver un seul brin. » Pour faire taire les bruits, répandus surtout par les protestants de Genève, le pape Clément VII envoie à Chambéry une commission d’enquête présidée par le cardinal Louis de Gorrevod ; le compte rendu officiel publié le 15 avril 1534 conclut à l’identité absolue du Linceul sauvé du feu.
Le même jour, la relique est confiée aux Clarisses de Chambéry qui rapiècent les trous et renforcent le Linceul en cousant sur l’envers une doublure en toile de Hollande ; pièces et doublure seront retirés lors de la restauration de 2002. Les religieuses laissent en outre une description précise du Linceul.
Cet incendie démontre que l’image du Linceul n’est pas une peinture. En effet, l’argent ne fond qu’à 960° et, si la température n’a pas atteint ce chiffre à l’intérieur de la châsse, elle n’a pu, selon Rogers, y être inférieure à 200°. Or tout colorant aurait été détruit ou modifié, au moins par endroit et notamment près des brûlures.
Par ailleurs, cet incendie a été évoqué, après 1988, pour expliquer un « rajeunissement » du Linceul qui aurait été dû à une contamination du tissu modifiant sa teneur en carbone 14 ; la thèse est aujourd’hui rejetée par les physiciens et le débat clos.
TURIN (1997) *
Dans la soirée du 11 avril 1997, un incendie se déclare dans la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin et plus précisément dans la chapelle Guarini, lieu habituel d’exposition du Linceul. Depuis 1993 cependant, en raison de travaux de restauration, le reliquaire a été déplacé derrière le maître-autel. L’incendie, provoqué par un court-circuit ou par un incident lié aux travaux, fait rage dans la chapelle (dont la coupole est bientôt entièrement détruite) et ne sera maîtrisé qu’à l’aube du 12 avril.
Le Linceul est conservé dans un reliquaire en argent, lui-même inséré dans une châsse en verre blindé de plusieurs centimètres d’épaisseur et derrière un écran en verre. Le feu se propage, la chaleur est intense, un des piliers de soutien de la coupole s’est déjà effondré quand Mario Trematore, un pompier qui n’est pas de service mais est venu prêter main-forte à ses collègues, réussit, au péril de sa vie, à briser, à coups de masse répétés jusqu’à l’épuisement, le coffret de verre et à sortir le reliquaire, avant de s’effondrer sans connaissance.
Si une partie de la cathédrale et du palais royal de Turin sont détruits, le Linceul, lui, est sauvé ; il est transféré dans le palais de l’archevêché. Deux jours plus tard, la Commission internationale pour la conservation du Linceul de Turin déclare, après examen effectué en présence du cardinal Saldarini, qu’il n’a subi aucun dommage. Mario Trematore est hospitalisé plus d’une semaine ; il sera décoré par la République italienne et le souverain pontife.
Il existe des vidéos en ligne de l’incendie ; voir en particulier https://youtu.be/DRUP9u39OaI .
Les papes et le Linceul du Christ *
L’histoire du Linceul commence avec celle des papes puisque les Évangiles nous montrent, le matin de Pâques, le premier d’entre eux, saint Pierre, penché sur le tombeau vide où gisent les linges funéraires de Jésus de Nazareth.
Beaucoup plus tard, le pape Jean VII (705-707) apporte à Rome le voile de Véronique. On attribue au pape Grégoire II (715-731) une lettre rappelant la légende d’Agbar. En 769, le pape Étienne III parle de l’image d’Édesse au cours d’un synode au Latran. Le pape Innocent III reçoit, datée du 1er août 1205, une lettre de Théodore Ange, protestant en particulier contre le recel du Linceul à Athènes. D’après Marco Polo, un pape du XIIIe siècle (Grégoire X ?), aurait reçu du Grand Khan (Khubilaï ?) une toile d’amiante pour y mettre le Saint Suaire que l’on pensait être aux mains des Latins.
En 1354, le pape Innocent VI approuve la fondation de la collégiale de Lirey puis lui accorde des privilèges. Le 6 janvier 1390, le pape Clément VII, contre l’avis de l’évêque de Troyes Pierre d’Arcis, autorise la poursuite des expositions du Linceul à Lirey, sans pour autant affirmer l’authenticité de la relique. En 1467, le pape Paul II érige la chapelle ducale de Chambéry en collégiale puis, en 1572, le pape Sixte IV lui accorde le titre de « Sainte-Chapelle ». En 1506, le pape Jules II institue la fête liturgique du Saint Suaire en choisissant le 4 mai, lendemain du 3 où l’on célèbre l’invention de la Sainte Croix par sainte Hélène. En 1582, le pape Grégoire XIII accorde une indulgence plénière à tous les fidèles assistant à une ostension. En 1815, le pape Pie VII, de retour de son dernier exil, procède lui-même à l’ostension. C’est à la demande du pape Pie XI qu’a lieu l’ostension de l’année sainte 1933.
En 1983, le Linceul, détenu par la maison de Savoie depuis 1453, devient, par legs du dernier roi d’Italie Umberto II, propriété du Saint Siège ; le custode pontifical est désormais l’archevêque métropolitain de Turin.
La dévotion du pape Jean-Paul II pour le Linceul est évidente ; il le qualifie de « provocation à l’intelligence » et invite les scientifiques à poursuivre leurs recherches. Les papes Benoît XVI et François parlent d’« icône » et participent aux ostensions, l’un en 2010 et l’autre en 2015. En novembre 2025 le pape Léon XIV, nouvellement élu, exprime son souhait de venir à Turin voir le Saint Suaire.
Les reconstitutions *
Depuis la révélation en 1898 du visage de l’homme du Linceul, les études médico-légales se sont multipliées ; leurs résultats ont permis diverses modélisations, dont deux particulièrement intéressantes, à presque un siècle d’écart : le crucifix de Villandre et The Mystery Man. Récemment avec l’apparition de l’intelligence artificielle (IA), plusieurs reconstitutions du visage du Christ, à partir du Linceul de Turin, ont circulé sur la toile. On est cependant en droit de se poser la question des limites et des risques de confier une reconstitution du visage de Jésus à une intelligence artificielle.
LE CRUCIFIX DE VILLANDRE *
Le Dr Pierre Barbet (1883-1961), chirurgien à l’hôpital privé parisien Saint-Joseph, explique avoir demandé à son confrère le Dr Charles Villandre (1879-1943) de modeler un crucifix ; Charles Villandre était en effet chirurgien au même hôpital mais aussi sculpteur et graveur de médailles.
La réalisation, connue sous le nom de « crucifix de Villandre » représente bien la synthèse des recherches du Dr Barbet. Le Christ a la tête inclinée en avant, couronnée de branches épineuses en forme de calotte fixée par une tresse de joncs ; la face est modelée selon les photographies du chevalier Enrie ; les mains sont fixées par des clous qui traversent le poignet, les pouces rétractés ; les pieds sont cloués ensemble, le gauche au-dessus du droit, avec un seul clou ; les bras sont distendus et forment un angle de 60° avec l’horizontale ; les genoux sont pliés selon un angle de 120° par rapport au bois de la croix.
Le corps du Christ est réalisé en bronze et cloué sur du bois naturel ; un exemplaire de ce crucifix est référencé sur POP, la Plate-forme Ouverte du Patrimoine (ministère de la Culture).
THE MYSTERY MAN *
The Mystery Man est une exposition itinérante qui retrace les derniers moments de la vie du Christ ainsi que les études menées sur le Linceul de Turin, avant de proposer une reconstitution extrêmement réaliste de l’homme du Linceul tel que les analyses médico-légales le révèlent.

Le corps a été réalisé avec les dernières technologies à partir des études scientifiques et anthropologiques. Il est en latex et silicone et les cheveux sont naturels. Il mesure 1,78 m pour 75 kg. Il est totalement nu, dans la position où la rigidité cadavérique l’a saisi : allongé sur le dos, tête et buste relevés, mains croisées sur le pubis, jambes arquées, pieds posés sur les talons. Il porte les traces de multiples contusions, d’une flagellation intense, d’un couronnement d’épines, d’un portement de croix, d’une crucifixion et d’un coup de lance. Les cheveux, en désordre et sales à cause du mélange de sang et de sueur, présentent une petite tresse sur la nuque ; le visage est tuméfié, le nez dévié, l’œil droit abîmé, une épaule disloquée, une jambe contractée.
L’exposition, qualifiée de voyage historique, artistique et scientifique, a été développée par la société ArtiSplendore ; son commissaire, Álvaro Blanco, y a consacré plus de 15 ans de travail.
Inaugurée dans la cathédrale de Salamanque (Espagne) le 13 octobre 2022, l’exposition a circulé depuis en Espagne et en Italie ; elle continuera de tourner, les prochaines années, dans diverses villes du monde entier. Elle accueille des foules immenses (plus de 70 000 personnes en cinq mois à Salamanque) et ne laisse personne indifférent.
