Sources historiques
Sommaire
N.B. Les notices de ce site font l’objet d’une révision, parallèle au projet de réédition du Dictionnaire du Linceul de Turin de Daniel Raffard de Brienne (1997).
Les titres des notices révisées sont suivies d’un astérisque.
Ensevelissement rituel des Juifs à l’époque de Jésus
De nombreux interdits religieux conditionnent la vie des Juifs à cette époque, en particulier en ce qui concerne le sang et la mort, toute infraction à une observance provoquant une souillure religieuse qui rend impur et doit être effacée par le rabbin afin de pouvoir participer aux fêtes religieuses ; il en est ainsi des souillures sanguines provenant d’un mort, de ses vêtements et du contact physique avec son corps, et même de la vision de sa tête si la mort a été violente.
Le rituel des funérailles, d’une importance singulière définie par la Torah, car le judaïsme proclame la pérennité de l’âme dont le corps a été l’écrin, consiste d’abord à fermer les yeux du défunt (tâche revenant traditionnellement au fils) puis sa bouche et à recouvrir son visage d’un suaire. Les membres du Hévra (une confrérie pieuse), ou à défaut, les proches, déshabillent ensuite le corps pour la toilette mortuaire ou mikvé, afin de purifier le corps et de libérer son âme. Dans le cas du décès d’une femme ou d’une jeune fille, le mikvé est effectué par des femmes du Hévra. Le corps est ensuite recouvert d’un linceul blanc. Il convient de ne plus le toucher ni l’embrasser sous peine de souillure religieuse. Une bougie est placée près de sa tête et une autre à ses pieds. Une veillée funèbre, avec la récitation des psaumes, s’organise alors pour ne jamais laisser seul le défunt et pour lui rendre un dernier hommage.
L’inhumation doit être rapide : dans les 24 heures, sauf le jour du shabbat. Le rabbin prononce l’éloge funèbre tandis que le corps est placé en terre ou, pour les plus aisés, dans un tombeau creusé dans le roc. Un proche récite le kaddish pour glorifier Dieu. S’ensuit le rite de la déchirure : sept parents déchirent leur vêtement au niveau de la poitrine en signe de tristesse. La cérémonie se termine par le lavage rituel des mains (signe de contact avec le défunt), puis par le partage du repas traditionnel composé d’aliments de forme ronde (œufs, olives, etc.), rappel du cycle de la vie qui continue. Un deuil de douze mois commence alors avec un certain nombre d’interdits et d’obligations, suivis d’anniversaires rituels pour la famille. Au bout d’un an environ et pour faire de la place, les ossements des corps placés dans le roc peuvent être rassemblés dans un coffre en pierre (dit ossuaire) qui est ensuite logé dans une niche.
Lorsqu’un Juif se convertit à une autre religion, il est alors considéré comme mort et la famille prend un deuil de circonstance.
Lorsqu’il s’agit d’un condamné de droit commun, il n’est plus question de deuil, mais d’éradiquer sa mémoire car il est une honte pour sa famille ; son cadavre, qui est une souillure pour la ville, est débarrassé à la va-vite, sans être lavé car le sang doit « rester » avec la dépouille qui ne bénéficie que de la fosse commune.
Ensevelissement de Jésus d’après les évangiles et ce que l’on peut reconstituer
Jésus, précisément considéré par le Temple comme un condamné de droit commun, a-t-il bénéficié de funérailles selon le rite hébraïque de l’époque ?
Joseph d’Arimathie et Nicodème, membres du Sanhédrin, ont joué le rôle du Hévra, tout en prenant leurs distances avec le rituel dans le respect des interdits, en récupérant le corps ensanglanté, en le transportant vers un tombeau, en étant tachés par son sang.
Les évangiles nous disent que Joseph d’Arimathie va réclamer à Pilate le corps de Jésus, qu’il le descend de la croix, que Nicodème a apporté un mélange de myrrhe et d’aloès pesant environ cent livres, que des aromates sont utilisés puis que le corps est enveloppé dans un linceul acheté par Joseph et mis dans un tombeau que celui-ci a fait tailler pour lui-même dans le roc.
On peut penser que Joseph d’Arimathie a fermé les yeux de Jésus et posé un suaire sur son visage avant de le descendre de la croix, avec l’aide de Nicodème, et de le remettre à Marie, pour un temps de recueillement, puis de l’emporter au tombeau. Là, l’entrée des femmes a été interdite pour le mikvé ; de même pour saint Jean, juif observant. Se pose alors la question de savoir si le corps a été lavé : on voit bien que Jésus n’est pas traité comme un criminel supplicié mais que l’arrivée prochaine du shabbat perturbe les intentions de ceux qui veulent l’ensevelir avec respect ; son corps aurait dû être déshabillé puis lavé rituellement à plusieurs reprises avec de l’eau parfumée d’herbes aromatiques et des huiles également parfumées ; ses ongles, sa barbe et ses longs cheveux auraient dû être coupés. Mais, par manque de temps avant le shabbat, le mikvé a été abrégé et reporté au jour suivant : le corps, posé sur la dalle funéraire de la chambre mortuaire, dénudé, lavé ? et sommairement oint, a alors été placé provisoirement dans un linceul.
Les évangiles nous disent qu’au lever du troisième jour les saintes femmes se sont rendues au tombeau en apportant le nécessaire en vue d’achever le mikvé.
Un début de funérailles juives a donc bien eu lieu mais sans respecter scrupuleusement les interdits religieux relatifs au contact avec le sang et la dépouille, à cause des circonstances du décès et de la « qualité » de Jésus.
Les évangiles
Vendredi soir, début du sabbat. L’évangile selon saint Matthieu rapporte (27, 59-60) : « Joseph [d’Arimathie] prit le corps, l’enveloppa d’un linceul pur, et le déposa dans le sépulcre neuf qu’il avait fait tailler dans le roc pour lui-même. Puis, ayant roulé une grosse pierre à l’entrée du sépulcre, il s’en alla » . L’évangile selon saint Marc raconte (15, 46) : « Alors Joseph, ayant acheté un linceul, descendit Jésus, l’enveloppa du linceul et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du sépulcre » . Et de son côté, l’évangile selon saint Jean relate (19, 38-41) : « Après cela, Joseph d’Arimathie (…) enleva le corps. Nicodème (…) vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès, d’environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent dans des linges (en grec othonia, en latin linteis), avec les aromates, selon la manière d’ensevelir en usage chez les juifs » .
Dimanche matin. L’évangile selon saint Luc décrit (24, 12) : « Pierre se leva, courut au sépulcre et, s’étant penché, il vit les linges (en grec othonia, en latin linteamina) étendus là seuls » . On observe que saint Luc avait utilisé, lors de l’ensevelissement (23, 53), le mot « linceul » (en grec sindoni, en latin sindone). Il y a donc équivalence entre sindôn et othonia.
Le passage de saint Jean qui se trouve à l’origine de la confusion entre « linceul » et « suaire » (Jn 20, 6-7), est classiquement traduit : « Simon-Pierre (…) vit les linges (en grec othonia, en latin linteamina) là à plat, et le suaire (grec soudarion, latin sudarium) qui couvrait la tête de Jésus non pas à plat avec les linges, mais à part, roulé à un autre endroit ». Or le mot « linges » désigne certainement, on l’a vu, le linceul, et le suaire est un grand mouchoir utilisé comme mentonnière. Les spécialistes discutent le sens précis de plusieurs termes grecs de ce passage, mais il est certain que le texte ne comporte pas de mot pour signifier « dans un autre endroit » . Eis ena topon veut dire « dans un endroit », dans le sens d’endroit précis plutôt que d’endroit différent.
Différents chercheurs, parmi lesquels on peut citer les RR. PP. Lavergne et Feuillet, Bernard Ribay et Robert Babinet, s’accordent à peu près pour traduire ainsi ce texte : il « vit les linges [le linceul] gisant et le suaire [la mentonnière], non gisant avec les linges, mais distinctement enroulé à sa place ». Cela signifie que le linceul est retombé à plat et que la mentonnière est restée, roulée comme autour du visage et à sa place, entre les pans du linceul. Saint Jean voit donc que le corps a disparu sans avoir été retiré, ce qui s’accorde avec les constatations faites à propos du sang du Linceul. Et cela explique la suite de l’évangile : « et il vit, et il crut. Car Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture, d’après laquelle il devait ressusciter d’entre les morts » (20, 8-9). La disposition du linge évoque donc clairement la Résurrection.
Le codex Skylitzès *
C’est l’épisode de l’arrivée de l’image d’Édesse à Constantinople le 15 août 944 qu’illustre une enluminure extraite du codex Skylitzès et souvent reproduite dans les ouvrages sur le Linceul de Turin.
L’historien byzantin Jean Skylitzès est l’auteur d’une chronique qui couvre les années 811 à 1079. Le codex Skylitzès est une des copies, abondamment enluminée, exécutée à la fin du XIIe siècle sous le patronage du roi de Sicile Roger II et de son fils Guillaume et conservée à la bibliothèque nationale d’Espagne. Sur la miniature, on voit l’empereur, suivi d’un prélat et de deux personnages (ses fils ?) recevoir solennellement un linge de petite taille (ou replié ?), à franges brunâtres, portant l’image d’une tête barbue (le Christ) qu’il embrasse ; le tissu est remis par un personnage (l’évêque Abraham de Samosate ?), escorté de cinq hommes chapeautés de rouge.
Contrairement à certains auteurs nous pensons que le manteau de l’empereur sert de linge de présentation : Romain Ier Lécapène s’en dévêt en partie pour que soit posée dessus la relique et que ses mains ne la touchent pas. C’est un geste de respect mais c’est aussi le geste politique d’un empereur qui se défait, à moitié seulement, de son manteau impérial pour recevoir la Sainte Face. Toute autre interprétation semble abusive : les couleurs des tissus sont très différentes, blanche pour le linge, rose, c’est-à-dire pourpre, pour le manteau ; et le linge n’a pas une longueur démesurée, qui a pu être rapprochée, à tort, de celle du Linceul.
Sous la coupole on peut lire en grec « le saint mandylion ».
Cette miniature n’est pas une source iconographique mais une illustration : l’enlumineur a dessiné la scène telle qu’il se l’est représentée en fonction des récits qui lui ont été faits. En revanche elle témoigne du souvenir et de l’importance que l’on attache encore à l’événement plus de deux siècles après.
Le codex Pray

Désigné à l’aide du nom de son découvreur et daté approximativement des années 1192-1195, le codex Pray est le plus précieux manuscrit de la bibliothèque nationale de Budapest. En réalité constitué de documents de plusieurs époques, il comporte une feuille de parchemin liée et ornée de miniatures dont le style, comme celui des lettres et des neumes qui les accompagnent, permet d’assurer qu’elles sont antérieures à 1150 et datent donc d’une époque où des liens amicaux ont uni la Hongrie à l’Empire byzantin. L’intérêt majeur de ces miniatures réside dans le fait qu’elles représentent des détails qui n’ont pu être inspirés que par la vue de l’actuel Linceul de Turin, alors conservé à Constantinople, et donc qu’elles jettent un pont entre le début du XIIe et la fin du XXe siècle.
La dernière des quatre miniatures représente le Christ en gloire. La plaie de la main gauche est située dans la paume selon la tradition iconographique. Mais celle de la main droite, la seule visible dans l’image du Linceul (c’est en fait la gauche, inversée sur le tissu par effet de miroir), se trouve dans le poignet comme sur le Linceul.
La première miniature montre la descente de croix. Les mains des personnages sont finement dessinées. Or la main droite du Christ montre, et elle seule, le pouce déporté au milieu de la paume, replié comme dans l’image du Linceul.
La seconde miniature est consacrée à l’onction du corps (cf. la partie supérieure de l’image ci-dessus). On y note plusieurs caractéristiques de l’image du Linceul : la nudité, les mains croisées, l’absence de pouces, le dessus des pieds à peine esquissé. Une fresque française du XIIe siècle, à Berzé-la-Ville (Saône-et-Loire), attribue les mêmes particularités à l’image d’un saint, sans doute d’après un modèle pris au Linceul et exporté par les bénédictins
Enfin, dans la troisième miniature, les saintes femmes arrivent au tombeau vide (cf. la partie inférieure de l’image ci-dessus). On voit le Linceul reconnaissable à une très grossière imitation, en forme de zigzags, des chevrons du tissu. On aperçoit sur ce tissu quatre petits ronds rangés en L. Or ces ronds figurent, exactement disposés de la sorte, en quatre endroits du Linceul de Turin. Il s’agit de brûlures produites à une époque inconnue, probablement par la chute de grains d’encens sur le linge plié en quatre. Avant que les péripéties de l’incendie de 1532 ne viennent les entourer de trous beaucoup plus importants, ces brûlures ont attiré l’attention. Sans doute les a-t-on prises pour des gouttes de sang car un dessin daté de 1516 (donc avant l’incendie), attribué, sans doute à tort, à Albert Dürer et conservé à Lierre en Belgique, les représente teintes en rouge.
Sources archéologiques : méreau et moule à enseigne *
LE MÉREAU DU PÈLERINAGE DE LIREY *
Il est d’usage au Moyen Âge de rapporter des pèlerinages des « enseignes » ou petits objets de métal (boutons, médailles, méreaux, etc.) à accrocher au chapeau ou au vêtement voire à suspendre au bourdon : ils témoignent du pèlerinage réalisé. Les premières mentions d’enseignes datent de la fin du XIIe siècle.
En 1855, un méreau de pèlerinage est trouvé à Paris, dans la Seine, près du Pont au Change, lors d’un dragage. L’élément, conservé au musée de Cluny, est un mélange de plomb et d’étain ; il mesure 62 mm de large sur 45 mm de haut ; il est incomplet au niveau des parties supérieure et inférieure. Sur l’avers on distingue une sorte d’autel ou de châsse encadrée de montants architecturés, surmontée de deux clercs revêtus d’une étole présentant un « objet » à chevrons avec deux silhouettes d’homme nu, l’une de dos, l’autre de face les mains croisées sur le bas du ventre ; les deux silhouettes, opposées par la tête, sont séparées par un espace vide. En-dessous figure, au milieu d’un cercle, un tombeau vide surmonté d’une couronne d’épines d’où sort une croix ; autour, les instruments de la Passion ; de chaque côté du cercle, un écu armorié : à gauche celui des Charny, de gueules à trois écussons d’argent, à droite, celui des Vergy, de gueules à trois quintefeuilles d’or, avec la bordure propre à la branche de Mirebeau. Le revers de l’enseigne porte trois bandes parallèles horizontales hachurées.
Tous ces détails permettent d’identifier de manière incontestable un méreau du pèlerinage de Lirey, en Champagne, commémorant une ostension réalisée par Jeanne de Vergy seule, épouse ou veuve de Geoffroy de Charny puisqu’elle porte, comme il est d’usage au XIVe siècle, sur deux écus : à gauche les armes de son mari et à droite celles de son père ; le méreau pourrait être daté des années 1354 à 1360. Cette preuve d’une ostension réalisée par Jeanne de Vergy seule n’est cependant pas exclusif d’autres ostensions organisées par l’époux ou le couple et qui n’auraient pas laissé de témoignage archéologique.
LE MOULE À ENSEIGNE DE MACHY *
En 2009, un moule à enseigne est découvert dans un champ, vers Machy, non loin de Lirey en Champagne.
Le moule est réalisé dans une pierre schisteuse noire ; il mesure 72 mm de large sur 92 mm de haut, 26 mm d’épaisseur et pèse 320 g. Il est très abîmé mais présente encore un dessin inversé, en creux, ainsi que des trous pour la coulée du métal et l’évent.
Ce moule présente des similitudes et des différences avec le méreau de Lirey : le premier n’est donc pas la matrice du second ; cependant il est de la même époque comme en témoignent les armoiries des Charny et des Vergy. Les découvertes du moule et du méreau attestent bien de l’existence à Lirey au XIVe siècle, avant le remariage de Jeanne de Vergy, d’un commerce de bimbeloterie lié au pèlerinage.
Les dégradations que le moule a subies rendent délicate toute description qui est laissée aux spécialistes ayant eu accès à l’objet. L’on voit cependant sans difficulté, en haut du moule, l’intérieur d’un édifice religieux avec deux clercs revêtus de chapes et d’étoles ; en dessous les deux écus des Charny et des Vergyentourant une tête sous laquelle une inscription où seul le mot « suaire », première mention écrite connue du Linceul, apparaît distinctement. Une des différences importantes avec le méreau de Lirey est l’inversion des écus : un méreau qui présente les armes des Vergy à senestre (droite pour nous) devrait avoir ces armes gravées dans le moule à gauche, or les deux objets présentent cet écu du même côté. On ne sait s’il s’agit d’une simple erreur de l’artisan bimbelotier ou s’il faut y chercher quelque interprétation.
Les Archives de l’Aube *

(Arch. dép. de l’Aube, I17/5)
Les Archives de l’Aube conservent des documents qui intéressent le Saint Suaire :
- le fonds du chapitre Notre-Dame de Lirey,
- la collection d’Edme-Adrien Contassot, entrée par voie extraordinaire en 1856.
Sont accessibles en ligne :
- les deux inventaires :
- du chapitre Notre-Dame de Lirey,
- du fonds Contassot.
- une partie des documents eux-mêmes :
Les autres cotes du fonds du chapitre de Lirey (9 G 2-28) sont en cours de numérisation et prévues pour être disponibles en ligne prochainement.
Mise à jour, janvier 2024
