CIELT - Centre international d'études sur le linceul de Turin
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Histoire

N.B.
Les notices de ce site font actuellement l’objet d’une révision, parallèle au projet de réédition du Dictionnaire du Linceul de Turin de Daniel Raffard de Brienne (1997).
Les titres des notices déjà intégralement révisées sont suivies d’un astérisque.

Les notices révisées sont aussi publiées au fur et à mesure dans la Revue internationale du Linceul de Turin avec des notes et une bibliographie.

Le Linceul des origines au XIVe siècle

Le Linceul aujourd’hui à Turin, dont on peut penser qu’il est celui du Christ, a parcouru un long périple de Jérusalem à Turin ; on n’en connaît pas toujours les étapes car ce n’est qu’à partir de sa réapparition à Lirey que l’on peut véritablement le suivre. Durant ces 2 000 ans, selon les lieux et pour des raisons historiques diverses, le Linceul alterne des périodes où il est : conservé dans le plus grand secret (Jérusalem, Athènes ?), connu mais fort peu dévoilé (Édesse, Verceil, Nice), inclus dans un trésor de reliques et très peu montré (Constantinople, Paris ?), exposé au grand jour en de très nombreuses occasions (Lirey, Saint-Hippolyte, Chambéry, Turin) ou préservé le plus possible et « remplacé » par d’autres moyens de diffusion (Turin, actuellement).

LE LINCEUL À JÉRUSALEM

Du Linceul à Jérusalem, on ne sait que ce qu’en disent les évangiles et qui se réduit à la découverte des linges funéraires au matin du dimanche de Pâques : « Pierre cependant partit et courut au tombeau. Mais, se penchant, il ne voit que les linges » (Lc 24, 12). « Alors arrive aussi Simon-Pierre, qui le suivait ; il entra dans le tombeau ; et il voit les linges, gisant à terre, ainsi que le suaire qui avait recouvert sa tête ; non pas avec les linges, mais roulé à part dans un endroit » (Jn 20, 6-7).
On ne sait rien ensuite de la conservation de ces linges que les proches de Jésus auraient recueillis, malgré l’impureté liée à des tissus ayant touché un cadavre.
Plus tard, seul un passage un peu énigmatique de l’évangile apocryphe des Hébreux, écrit au IIe siècle, évoque le linceul de Jésus : « Le Seigneur après avoir donné le suaire à l’esclave du prêtre, apparut à Jacques ».
Ce n’est qu’à partir du VIe siècle qu’émergent des récits évoquant des linges.

LE LINCEUL À ÉDESSE*

C’est à Édesse que les historiens pensent retrouver la trace du Linceul. Cette ville est, dans les premiers siècles, la capitale du petit royaume de l’Osroène, état indépendant coincé entre l’empire romain et le royaume parthe, où le christianisme se répand dès le IIe siècle ; la ville conserve alors le corps de l’apôtre Thomas, ramené des Indes.
À partir du Ve siècle, une image, vite qualifiée d’acheiropoïète, « non faite de main d’homme », est vénérée à Édesse et les pèlerins affluent ; des textes l’évoquent et l’associent à la légende d’Agbar. La question est la provenance de cette image.
Certains ont avancé l’hypothèse suivante : le Linceul pourrait avoir été apporté assez tôt depuis Jérusalem, peut-être pour être mis à l’abri. Ensuite, en raison des grandes persécutions du IIIe siècle ou du siège de la ville par les Perses en 260, la relique serait cachée puis le secret de sa cachette perdu, avant qu’à la suite d’une très grave inondation en 525 ou à la faveur des travaux de reconstruction l’image soit retrouvée, peut-être dans une niche située au-dessus d’une des portes de la ville. C’est un fait qu’au IVe siècle ni Eusèbe de Césarée, ni la pèlerine Égérie n’en parlent. Mais l’image a pu aussi arriver à Édesse après leur venue, par un autre circuit. Quoi qu’il en soit, à partir du siège de 544 par les Perses, elle devient la protectrice de la ville. Dès le VIe siècle sa renommée se répand en Orient. L’image est alors conservée dans un reliquaire placé dans une petite chapelle de la cathédrale Sainte-Sophie où elle est vénérée.
En 639, Édesse tombe aux mains des musulmans sans que Byzance n’arrive à la reprendre. Au printemps 943 cependant, le général byzantin Jean Kourkouas mène son armée jusqu’aux murs de la ville et y met le siège. Pour obtenir son départ et la libération des prisonniers musulmans, l’émir d’Édesse remet en 944 à l’intention de l’empereur Romain Ier Lécapène l’image protectrice, malgré l’opposition des chrétiens de la ville.

L’IMAGE D’ÉDESSE ET LE MANDYLION*

L’image, qu’on appelle « d’Édesse », ne porte d’abord que les qualificatifs d’« œuvre de Dieu » ou « acheiropoïète ». C’est après son arrivée à Constantinople qu’apparaît le terme « mandylion ». Que recouvrent ces deux dénominations ? S’agit-il d’un simple changement de vocabulaire ? d’une appellation distincte d’un même linge suivant qu’il est déplié ou plié ? de deux linges différents, sachant qu’il existait déjà plusieurs exemplaires de l’image à Édesse ?
L’« image d’Édesse », indissociable de la légende d’Agbar, est censée ne montrer qu’un visage et avoir les dimensions d’une simple serviette. Or, deux documents byzantins qui célèbrent la réception triomphale de 944 (l’homélie de Grégoire le Référendaire et l’Histoire de l’image d’Édesse, inspiré par Constantin VII Porphyrogénète) ajoutent à la légende d’Agbar une origine liée à la passion de Jésus puisqu’ils évoquent les sueurs de l’agonie et la plaie du côté avec le sang et l’eau, sans pour autant faire le lien entre la relique et un linge funéraire.
En 1978, Ian Wilson émet l’hypothèse, reprise en 1997 par Daniel Raffard de Brienne, que le Linceul ait été plié de façon à ne laisser voir qu’un visage. En 2004 Éric de Bazelaire et en 2013 Thierry Castex discernent un halo (apparu vers le VIe siècle dans l’iconographie et abondamment reproduit) qui pourrait être dû à la présence d’un cercle de verre ou d’albâtre sur le visage lorsque le Linceul plié est présenté à Édesse.
En 1998, le R.P. André-Marie Dubarle suggère que le reliquaire contenant le Linceul plié et complètement invisible ait porté sur le dessus une image, ce qui suppose l’existence de deux objets différents : le Linceul et le mandylion des Byzantins.
C’est cette hypothèse que reprend Yves Saillard en 2014 : le reliquaire reçu à Constantinople contient le Linceul de Jésus entièrement caché (soit l’image d’Édesse originale) et possède à sa surface une reproduction du visage (peut-être recouvert d’un treillis d’or) car il est d’usage de représenter sur un reliquaire le contenu de celui-ci. Cette reproduction serait interprétée à tort par les Byzantins comme l’image miraculeuse de la légende d’Abgar et acquerrait son autonomie sous le nom de mandylion.
Reste que, si elle est avérée, la présence du halo, visible autour du visage sur la face ventrale mais invisible sur la face dorsale (donc ayant une autre origine que l’image corporelle) est difficilement conciliable avec cette dernière hypothèse à moins de supposer que la reproduction du visage, le mandylion, n’ait pas toujours été placée sur le reliquaire.
Yves Saillard poursuit ainsi : c’est ce mandylion qui parviendrait à Paris sous Louis IX et serait conservé à la Sainte-Chapelle avant d’être détruit à la Révolution. L’image d’Édesse originale serait le « linceul qui a porté Dieu » signalé, entre autres, en 958 par Constantin VII Porphyrogénète, en 1171 par l’archevêque Guillaume de Tyr, en 1200 par le gardien des reliques impériales Nicolas Mésaritès et en 1203 par le croisé Robert de Clari, avant de disparaître en 1204.
On peut donc bien parler d’une identité Linceul de Turin-image d’Édesse, à condition de s’entendre sur les termes en distinguant l’image d’Édesse originale (le Linceul) de sa reproduction partielle (le mandylion) : le Linceul n’est donc pas le mandylion ! Notons que l’appellation « image d’Édesse » ne survit pas au sac de Constantinople alors que celle de « mandylion » perdure, probablement à cause de l’abondante iconographie dont il est la source.

L’ARRIVÉE DE L’IMAGE D’ÉDESSE À CONSTANTINOPLE*

L’image enfermée dans un coffret fait, le 15 août 944, fête de la dormition de la Vierge, une entrée triomphale à Constantinople au milieu d’une foule immense. D’abord déposée le soir dans l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, à côté du palais éponyme, elle est vénérée du dehors par l’empereur, ses deux fils et son gendre le co-empereur Constantin VII Porphyrogenète. Puis elle est emportée sur la trière impériale illuminée de torches jusqu’à l’église de la Theotokos du Pharos (Mère-de-Dieu du Phare), édifiée dans la partie sud du grand palais du Boukoléôn, près du phare, et qui abrite une des plus grandes collections de reliques de Constantinople.
Le lendemain, 16 août, elle longe la ville par la mer jusqu’à l’extrémité sud-ouest des remparts, et, portée en procession le long des murailles, franchit la Porte d’Or dédiée aux entrées triomphales de l’empereur. Elle gagne la basilique Sainte-Sophie où elle est offerte à la vénération de la famille impériale, du patriarche et du clergé, des dignitaires, des fidèles ; l’archidiacre Grégoire le Référendaire prononce une homélie évoquant le « resplendissement » de l’image empreinte des sueurs de l’agonie et « embellie » par le sang et l’eau sortis du côté transpercé. Constantin VII est aussi l’auteur d’un discours dont le Récit sur l’image d’Édesse rédigé a posteriori est une amplification. Puis la relique est transportée au palais dans la salle d’audience, le chrysotriklinos, et placée sur le trône impérial. Enfin, elle est déposée dans une chapelle dédiée au Christ Sauveur au-dessus de la Porte de Bronze, entrée officielle du palais.
Peu après, le linge est sorti de son reliquaire et montré à la famille impériale. Après l’avènement de Constantin VII il est transféré à la Theotokos du Pharos.
Une fête commémorative, qui figure toujours dans le calendrier orthodoxe, est instituée le 16 août.
La concentration de reliques à Constantinople sert à renforcer le rayonnement de la capitale de l’empire romain d’Orient qui devient une nouvelle Jérusalem. Mais le but est aussi politique ; ici, l’acquisition de l’image, son entrée triomphale, les lieux où elle est déposée sont hautement symboliques : elle renforce la légitimité, la dignité et le prestige de l’empire et doit lui assurer la protection divine.

LE SÉJOUR DU LINCEUL À CONSTANTINOPLE*

Diverses sources écrites attestent de la présence du Linceul à Constantinople de 944 à 1204 : le récit sur l’image acheiropoïète d’Édesse attribuée à l’empereur Constantin VII Porphyrogénète ; l’homélie de Grégoire le Référendaire ; la chronique du Pseudo-Syméon.
Peu après son entrée triomphale à Constantinople le 15 août 944, le reliquaire est ouvert et l’image apportée d’Édesse présentée à la famille impériale ; elle est reconnue comme une relique de la Passion et placée, en tant que telle, dans une thèque(un coffre) scellée, au milieu des autres reliques de ce type à l’église de la Theotokos du Pharos. C’est un dépôt sacré qui n’est pas fait pour être montré et n’est accessible qu’à l’empereur et aux grands personnages auxquels il réserve cet honneur. Il en est ainsi peut-être en 1147 du roi de France Louis VII en route pour la 2e croisade, plus certainement entre 1163 et 1172 du futur roi de Hongrie Bela III ainsi que des membres de sa suite et en 1171 du roi de Jérusalem Amaury Ier.
Par ailleurs, il semble que le reliquaire fermé ait peu fait l’objet de procession : on en connaît une en 1036-1037 où il est porté de l’église de la Theotokos du Pharos à l’église Sainte-Marie-des-Blachernes pour obtenir la fin d’une très longue sécheresse ; peut-être une autre en 1058 où il aurait, d’après l’arabe jacobite Abu Nasr Yahya d’Antioche, été porté à Sainte-Sophie.
Cette préservation dévotionnelle de la relique dont la contemplation est réservée à une élite est donc en contraste total avec l’exposition, en 1203 ou 1204, dans l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, du « sydoines » (sic) sorti de son reliquaire, fait dont témoigne Robert de Clari. Est-ce dû aux circonstances particulièrement graves qui affectent alors Constantinople ? Une manière de rassurer les habitants en exposant l’image protectrice de Constantinople ? Doit-on envisager d’autres hypothèses ?

LA QUATRIÈME CROISADE *

La 4e croisade est l’occasion pour un croisé franc, Robert de Clari, de voir le Linceul à Constantinople et est cause de la disparition de la relique, présente dans la capitale byzantine depuis 944.
En 1198, le pape Innocent III appelle à une croisade qui va, en fait, lui échapper et finir par être totalement détournée de son but qui était de délivrer les lieux saints. Dans l’été 1202, les croisés se rassemblent pour embarquer à Venise à destination du Caire. Pour des raisons financières (les croisés ne disposent pas de toute la somme à payer aux Vénitiens pour leur transport) puis politiques (le jeune prince byzantin Alexis, dont le père Isaac II a été détrôné, propose aux croisés de l’argent et des hommes s’ils le replacent sur le trône), la croisade est détournée d’abord vers Zara en Dalmatie puis vers Constantinople. En juin 1203, l’armée atteint le Bosphore, prend la ville et rétablit les princes byzantins qui ont été écartés. Mais l’empereur ne peut encore payer les croisés à qui il demande de rester à son service jusqu’en avril 1204.
C’est durant cette période de violences extrêmes que Robert de Clari voit le Linceul, où l’« on y povoit bien voir la figure Nostre Seigneur », exposé verticalement chaque vendredi à Sainte-Marie des Blachernes ; il relate le fait à son retour.
En février 1204, Alexis IV et son père sont assassinés par une conjuration byzantine. En avril, les croisés et les Vénitiens qui ont perdu leurs débiteurs et déjà commencé à se payer sur les territoires alentours, attaquent Constantinople et mettent la ville à sac, pillant œuvres d’art et reliques. Et le linceul disparaît…

ROBERT DE CLARI *

Robert de Clari, né vers 1170, mort après 1216, est un chevalier picard, fils du chevalier Gilon de Clari et vassal de Pierre d’Amiens pour un tout petit fief situé à Cléry[-sur-Somme]. Il est connu pour avoir laissé un récit de la conquête de Constantinople dans lequel il témoigne avoir vu le « sydoines » (sic) de « Nostre Sire ». S’il est un piètre historien de la 4e croisade faute d’avoir été témoin de certains événements dont il parle ou d’en avoir bien été informé, il se révèle un bon chroniqueur lorsqu’il décrit ce qu’il a vu, comme la ville de Constantinople ou les épisodes guerriers auxquels il participe, d’où l’intérêt de son témoignage. Parti avec son suzerain et un petit contingent de chevaliers picards, il atteint le Bosphore et participe au premier siège de la ville en juillet 1203. Les Latins sont ensuite cantonnés au camp de Galata ; cependant Robert de Clari parcourt Constantinople, visitant palais, moustiers, églises et chapelles. Dans l’église de la Theotokos du Pharos, Robert de Clari énumère les reliques conservées puis mentionne « deux riches vaisseaus d’or qui pendoient en mi la chapelle à deux grosses chaines d’argent », dont l’un renferme « une toile » avec le visage de « Nostre Sire ». (On peut se demander s’il s’agit du mandylion.)
Ensuite, à l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, il témoigne, sans faire de relation avec la relique qu’il a précédemment évoquée : « li sydoines là où Nostre Sire fu envelopés, y estoit, qui chascun vendredi se dressoit tous drois, si que on y povoit bien voir la fugure Nostre Seigneur ».
Lors de la seconde prise de la ville en avril 1204 et du sac qui s’ensuit, il semble que les reliques conservées dans les deux églises de la Theotokos et des Blachernes, qui se trouvent accolées aux palais impériaux, ont été relativement préservées. Ont-elles alors fait partie de ce qui devait être mis sous la garde de l’évêque de Troyes, Garnier de Trainel, puis qui a été réparti entre l’empereur, les évêques, les Vénitiens ou bien dispersé en Europe occidentale ? Toujours est-il que « ne ne seut on onques, ne Grieu ne François, que cist sydoines devint quant la ville fu prise ».
Après la mort, en 1205, de ses suzerains directs Pierre d’Amiens et Hugues IV de Campdavaine, comte de Saint-Pol, Robert de Clari rentre en Picardie. Il fait don à l’abbaye de Corbie de reliques rapportées de Constantinople qui seront incluses dans deux croix-reliquaires ; il s’applique au récit de la conquête qui comporte ce témoignage précieux et qu’il achève en 1216.

DE CONSTANTINOPLE À LIREY*

Le Linceul disparaît à Constantinople en 1204 pour réapparaître en Champagne vers 1354 : c’est ce qu’on appelle le « trou historique ». Les historiens ont cherché des itinéraires possibles entre ces deux lieux distants de plus de 2 600 km et des sources qui attesteraient ici ou là d’une présence. Deux lieux de séjours plausibles ont été évoqués : Athènes, où le Linceul serait arrivé après 1204 et resté jusqu’au XIVe siècle, Paris où il serait arrivé avec les reliques cédées par Baudouin II à saint Louis après 1247 et resté jusque vers le milieu du XIVe siècle.

LE LINCEUL À ATHÈNES ? *

Deux documents datés de 1205 et 1207 évoquent un séjour à Athènes : une lettre de Théodore Ange, neveu de l’empereur Isaac II, au pape Innocent III se plaignant du pillage de Constantinople et précisant que le Linceul est à Athènes ; un témoignage de Nicolas d’Otrante, abbé de Casole, qui dit avoir vu en 1206 à Athènes des linges provenant du pillage des reliques.
Selon certains, le Linceul arrive en Grèce au lendemain du sac de Constantinople dans les bagages d’un des chefs des Bourguignons, Othon de La Roche, caserné aux Blachernes, qui s’en saisirait dans l’église où Robert de Clari l’a vu. En 1205, Othon de La Roche ayant accompagné Boniface de Montferrat lors de la conquête de la Thessalonique, reçoit, pour récompense, la région d’Athènes et de Thèbes, érigée en duché d’Athènes et y fixe sa résidence. À partir de là deux hypothèses sont possibles.
Soit Othon de La Roche ou son fils Othon II, en rentrant en Franche-Comté, rapportent le Linceul qui se transmettrait par héritage à leur descendante, Jeanne de Vergy, seconde épouse de Geoffroy de Charny.
Soit, selon Laurent Bouzoud, le Linceul reste à Athènes entre les mains des ducs jusqu’à ce que les périls nécessitent une « exfiltration » qui se ferait en deux temps grâce aux solidarités entre des familles installées en Grèce et toutes originaires de Bourgogne ou de Champagne. Une première fois lorsque la veuve de Gautier V, Jeanne de Châtillon, fuit jusqu’à Naples, en passant probablement par l’Achaïe : elle confierait alors le Linceul à sa suzeraine Mahaut de Hainaut, descendante de la maison de Villehardouin, héritière de la principauté d’Achaïe et veuve du duc d’Athènes Guy II de La Roche. Une seconde fois lorsque Mahaut est contrainte en 1317 par son suzerain, le roi de Naples, de revenir en Italie contracter un troisième mariage : avant de quitter l’Achaïe, sans grand espoir de retour, elle donnerait le Linceul à Jean et Geoffroy de Charny dont le fief est voisin et qui sont venus en Grèce avec feu son deuxième mari, Louis de Bourgogne, alors investi de la principauté d’Achaïe. La même année, les Charny reviennent en France et rapporteraient le Linceul.
La variante, développée par Daniel Raffard de Brienne, qui consisterait à ce que le Linceul soit conservé par les ducs d’Athènes puis remis par le dernier duc Gauthier VI de Brienne à son compagnon d’armes Geoffroy de Charny semble aujourd’hui abandonnée. Le Linceul resterait donc à Athènes à partir de 1204-1205, soit une trentaine d’années, soit plus d’un siècle. Aucune source ne précise où exactement ; aucune ostension n’est relatée. Il est vrai que, dans ce scénario, la relique aurait été acquise de façon illicite : ses détenteurs ont alors dû préférer la tenir secrète par peur des sanctions clairement énoncées par le pape au 4e concile du Latran en 1215.

LE LINCEUL À LA SAINTE-CHAPELLE DE PARIS ?*

Certains historiens, comme le P. André-Marie Dubarle, Mario Latendresse ou Jean-Christian Petitfils, soutiennent que le Linceul est passé par la Sainte-Chapelle : en 1204 lors du sac de Constantinople il resterait sous bonne garde aux Blachernes puis ferait partie des reliques cédées par Baudouin II à Louis IX. Par ignorance de sa vraie nature, il passerait inaperçu et serait donné par Philippe VI à Geoffroy de Charny, ce que relate une notice rédigée par les chanoines de Lirey près de deux siècles après les faits.
Cette théorie nécessite d’identifier le Linceul au sein de la liste des reliques acquises par le roi de France entre 1239 et 1242 puis de constater sa disparition des inventaires du Trésor avant la date de sa réapparition à Lirey. La controverse est la suivante : certains identifient une san[c]ta toella comme le Linceul et interprètent les difficultés d’identification lors de l’inventaire de 1534 comme une disparition de la relique ; d’autres n’identifient pas le Linceul au sein de la liste et démontrent, à la suite d’Emmanuel Poulle, la continuité des inventaires, par-delà les changements de numérotation et de formulation, jusqu’aux destructions de la Révolution française.
Au-delà de ces analyses divergentes et dans le contexte des XIIIe et XIVe siècles, l’hypothèse du séjour à la Sainte-Chapelle nous semble difficilement crédible.
En effet, le linge reconnu à Constantinople comme le linceul du Christ est de grande taille et porte des taches de sang, impossibles à ignorer. Or, en 1247, la bulle d’or de Baudouin II à Louis IX ne mentionne pas clairement un tel tissu.
Valider cette hypothèse serait oublier que Louis IX a certainement envoyé à Constantinople des émissaires chargés d’examiner les reliques (ce qui est d’ailleurs attesté pour le second lot, car celles-ci se monnaient cher et que l’on se méfie des faux) ; omettre l’habituelle prise en charge par les chapelains à l’arrivée des reliques à Paris ; imaginer que celles-ci n’ont pas été présentées au saint roi qui, à la fois par piété et pour rehausser le prestige de la royauté, dépense des sommes colossales pour les acquérir. Comment penser qu’à chacune de ces étapes, chaque relique ne soit pas soigneusement examinée et qu’un linge de grande taille portant la double image d’un Christ nu ainsi que des traces sanguines ne soit pas alors remarqué ? Par ailleurs pourquoi les Charny ne se sont-ils jamais enorgueillis d’un don royal qui aurait réhaussé leur prestige et constitué un argument de poids dans les enquêtes des autorités religieuses ? Un tel silence n’est-il pas signe, au contraire, d’une provenance douteuse ? Enfin la pratique royale des dons de reliques consiste à prélever des fragments, jamais à les aliéner dans leur entièreté !
Et si la « toelle » en question était le fameux mandylion ?

LES TEMPLIERS*

Une controverse a opposé des historiens entre 1978 et 2011 lorsque certains ont avancé que les templiers auraient joué un rôle dans le transport du Linceul d’Orient en Occident.
Cette hypothèse ne repose pas sur des documents historiques mais sur deux rapprochements discutables : d’une part l’assimilation de l’image du Linceul de Turin avec une tête que les templiers auraient adorée lors de leur réception, d’autre part la parenté entre le commandeur de Normandie, Geoffroy de Charnay, qui aurait été détenteur du Linceul, et le patron de la collégiale de Lirey, Geoffroy de Charny, qui aurait ainsi hérité du Linceul. Les moines-soldats auraient conservé la relique repliée, comme jadis le mandylion, de façon à ne montrer que le visage de l’image ; ils lui auraient rendu ce culte secret dédié à une tête barbue (parfois appelée le « Baphomet ») qu’on leur reproche en 1307.
Des objections ont suivi : « On ne voit pas comment les templiers, qui ne sont intervenus ni à Constantinople ni à Athènes, auraient pu entrer en possession du Linceul. On ne voit pas non plus pourquoi ils l’auraient replié comme le mandylion ni pourquoi ils lui auraient rendu un culte secret et effrayant. L’ordre d’arrestation du 14 septembre 1307 donne à penser que le Baphomet était une sculpture. » La fréquence des toponymes Charnay et Charny ainsi que les origines angevines de Geoffroy de Charnay et bourguignonnes de Geoffroy de Charny, incompatibles avec une parenté, sont évoquées.
Cependant le témoignage de trois templiers est évoqué, concluant à la détention du Linceul par l’ordre du Temple.
Mais la théorie est finalement démontée avec les arguments suivants :
– on n’a aucune preuve que les templiers aient détenu le mandylion ou le Linceul ;
– la parenté des deux Geoffroy ne va pas de soi : on compte aujourd’hui en France une quarantaine de toponymes Charny sous des formes diverses et le prénom Geoffroy est très répandu aux XIIIe et XIVe siècles ;
– dans l’hypothèse de Wilson, le Linceul aurait été propriété de l’ordre du Temple, on ne comprend pas pourquoi le parent d’un des dignitaires en aurait hérité.

Le Linceul, de Lirey à Turin, XIVe -XXIe siècle*

LE LINCEUL À LIREY*

Le Linceul réapparaît dans un hameau dénommé Lirey, près de Troyes en Champagne, au milieu du XIVe siècle. Sa présence y est attestée régulièrement jusqu’en 1418, même s’il est, à certaines périodes, mis à l’abri ailleurs.
Lirey a appartenu à Jean de Joinville, le célèbre biographe de saint Louis, qui a pu le transmettre à son petit-fils Geoffroy Ier de Charny lors du partage fait avant sa mort en 1317. Le hameau est alors dépourvu d’église. La date et les modalités d’arrivée du Linceul à Lirey ne sont pas connues.
En 1343, après la mort de sa première femme Jeanne de Toucy, Geoffroy Ier de Charny décide une fondation vouée aux prières pour les âmes des siens ; le roi Philippe VI lui accorde une rente pour l’entretien de cinq chapelains. En 1349, le pape Clément VI érige la chapelle en une collégiale dotée de cinq chanoines et d’un doyen et concède une indulgence aux pèlerins qui viendront pour les fêtes mariales. En 1353, Geoffroy Ier fait bâtir une simple église en bois, fondation confirmée la même année par Jean II, approuvée en 1354 par le pape Innocent VI puis en 1356 par l’évêque de Troyes, Henri de Poitiers.
Propriété de la famille de Charny, le Linceul est confié aux chanoines de la collégiale ; puis des ostensions sont organisées, certaines réalisées par Jeanne de Vergy seule, épouse ou veuve de Geoffroy Ier de Charny, probablement vers 1354-1357. En 1357 douze évêques, imitant le pape, concèdent des indulgences aux pèlerins avant que ne cessent provisoirement les ostensions à la suite de l’enquête d’Henri de Poitiers.
Après la mort de Geoffroy Ier, sa veuve met le Linceul à l’abri des bandes armées qui circulent en Champagne en l’emportant probablement en Haute-Savoie après son remariage avec Aymon de Genève. Le Linceul ne reviendrait à Lirey qu’au retour de Jeanne de Vergy et de Geoffroy II de Charny vers 1389, date où les ostensions reprennent. Mais Pierre d’Arcis, troisième successeur d’Henri de Poitiers, veut interdire le pèlerinage ; il proteste auprès du pape et les ostensions s’interrompent jusqu’en 1390 où Clément VII les autorise mais en interdisant les solennités d’usage pour les reliques et en exigeant que les fidèles soient informés qu’il ne s’agit que d’une représentation
En 1418, la France étant ravagée par la guerre, les chanoines confient leurs biens précieux, ainsi que le Linceul, au mari de Marguerite de Charny, Humbert de Villersexel, en échange d’un reçu qui mentionne bien « ung drap ouquel est la figure et representation du Suaire nostre Seigneur Jhesucrist ». Le Linceul est mis à l’abri pendant une trentaine d’années à Saint-Hippolyte en Franche-Comté.
Il ne revient plus jamais à Lirey.

LE LINCEUL À SAINT-HIPPOLYTE*

En 1418 le Linceul quitte définitivement la France pour être mis à l’abri en terre d’Empire jusqu’en 1448 environ.
Le 6 juillet 1418, en pleine guerre de Cent ans, au lendemain de la défaite d’Azincourt, alors que le roi Charles VI est devenu fou et qu’Armagnacs et Bourguignons se disputent le pouvoir, les chanoines de Lirey confient le Linceul avec leurs autres biens à Humbert de Villersexel, époux de Marguerite de Charny. Celui-ci met le Linceul à l’abri, hors de France, dans son comté de la Roche qui a pour ville principale Saint-Hippolyte, sise sur le Doubs et assez proche de la Suisse. La relique, enfermée dans un coffre, est placée dans la collégiale Notre-Dame (à partir de 1424 dans la chapelle des Buessard qui y est fondée) ; la collégiale compte huit chanoines, nombre qui est porté à treize en 1438. Chaque année le Linceul est déroulé et exposé au bord du Doubs dans un lieu appelé aujourd’hui encore appelé aujourd’hui encore le « pré du Seigneur » ou le « clos pascal ».
Il paraît vraisemblable que le suaire de Besançon, qui a inspiré beaucoup d’autres œuvres dans la région, soit confectionné à cette époque.
Le Linceul quitte Saint-Hippolyte vers 1448, après un séjour d’une trentaine d’années, lorsque Marguerite de Charny entreprend ses pérégrinations accompagnées d’ostensions publiques en vue de céder le Linceul à une personne de confiance.

LE LINCEUL À CHAMBÉRY*

Le 22 mars 1453, Marguerite de Charny cède le Linceul à la Maison de Savoie qui dispose de territoires des deux côtés des Alpes et a sa capitale à Chambéry. Le 14 septembre 1578, le Linceul quitte définitivement Chambéry pour Turin, sa nouvelle capitale. Entre ces deux dates s’écoulent 125 années riches en transferts et péripéties.
Lorsque le Linceul est cédé à la Maison de Savoie, il est à Genève où il a fait l’objet de trois ostensions durant le Carême ; après la mort du duc Louis Ier en 1465, il est transporté à Chambéry, dans l’église conventuelle des Cordeliers, l’actuelle cathédrale, puis dans la chapelle du château ducal. Mais il n’y demeure guère, suivant la famille ducale dans tous ses déplacements (Pignerol, Savigliano, Verceil, etc.). Cependant, on active les travaux d’achèvement d’une chapelle palatine que le pape Paul II érige en collégiale en 1467, à laquelle le pape Sixte IV accorde en 1572 le titre de « Sainte-Chapelle » puis en 1480 celui de « Sainte-Chapelle-du-Saint-Suaire ». Le duc Philibert II le Beauayant décidéle dépôt perpétuel de la relique dans cette chapelle, une solennelle cérémonie de translation a lieu le 11 juin 1502.
La présence du Linceul et la dévotion de la famille ducale, encouragée par les papes successifs, marquent la ville : une fête liturgique est fixée au 4 mai qui devient un jour chômé dans les États de Savoie ; des ostensions, assorties d’une indulgence plénière pour les pèlerins, ont lieu les Vendredis saints et 4 mai sur le balcon de la Sainte-Chapelle, depuis les murs ou une fenêtre du château ou sur la place du Verney ; une confrérie de pénitents du Saint Suaire est créée ; enfin, une messe propre est composée, que prolonge un office spécifique récité par le chapitre de la Sainte-Chapelle.
Mais des événements majeurs interviennent : dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532 un très grave incendie ravage la Sainte-Chapelle et endommage le Linceul ; le 3 avril 1536 les troupes françaises entrent dans Chambéry, le duc Charles III fuit ; la relique, qui a été transférée à Turin un peu plus tôt par précaution, circule alors avec la cour de Savoie à travers le Piémont et le comté de Nice. Ce n’est que le 4 juin 1561, après l’évacuation du duché par les Français, que le Linceul reprend sa place, au cours d’une splendide procession, dans une Sainte-Chapelle en partie restaurée ; il n’en bouge alors plus, sauf pour un mariage à Annecy en 1566, jusqu’à son transfert à Turin en 1578.

LE LINCEUL À NICE*

Nice dépend du comté, puis duché de Savoie depuis la « dédition » de 1388 ; la Savoie est elle-même un fief du Saint Empire romain germanique. Le séjour du Linceul à Nice est une parenthèse de sept ans, de 1536 à 1543, due à l’occupation de la Savoie lors de la guerre entre Charles Quint, dont le duc de Savoie est l’allié, et François Ier qui convoite le Milanais.
Par précaution, le Linceul, tout juste réparé par les Clarisses, est mis à l’abri à Turin dès l’été 1535. Devant l’avancée des Français, le duc Charles III et sa famille quittent Chambéry pour Turin, Verceil et Milan avant de s’établir en 1537 à Nice. Le Linceul y est apporté, de Turin ou de Verceil, et mis à l’abri dans le château avec le trésor ducal (bijoux et archives). Le Vendredi saint 30 mars 1537, il est présenté aux Niçois du haut de la tour Saint-Elme, édifiée à l’aplomb de la mer et reliée par des courtines aux grosses tours de la citadelle. En 1538, alors que le pape organise à Nice une rencontre entre l’empereur et le roi de France en vue d’un accord de paix, la présence du « Saint Suaire » est invoquée par le duc, après avis de son conseil, pour refuser à Paul III de séjourner au château … par peur qu’il ne s’empare de la relique ! Au printemps 1543, le Linceul est ramené à Verceil puis, en 1561, à Chambéry après la fin des hostilités.
Bien que de courte durée, ce séjour continue de marquer la ville : une confrérie de pénitents du Saint Suaire, érigée en 1620 puis fusionnée avec deux autres, célèbre encore la fête liturgique du 4 mai ; une chapelle de la Très-Sainte-Trinité et du Saint-Suaire reconstruite au xixe siècle sur l’emplacement de la seconde chapelle de la confrérie appartient toujours aux pénitents rouges ; la chapelle détient un tableau représentant une « ostension du Saint-Suaire par les anges ». La rue de la chapelle porte le nom de « rue Saint-Suaire ». En 1997, la ville de Nice a accueilli le IIIe symposium scientifique international du CIELT, lequel a été précédé des fêtes du Saint Suaire, organisées du 8 au 11 mai par les confréries de pénitents. En 2017, les pénitents rouges ont célébré le 480e anniversaire de l’arrivée du Linceul à Nice avec l’ostension d’une copie en taille réelle depuis un balcon devant la tour Bellanda.

LE LINCEUL À TURIN*

Le 14 septembre 1578, le Linceul est transféré à Turin, d’où il ne bouge qu’à deux reprises lors de conflits armés, et où il est toujours.
Après la paix qui met fin à l’occupation française de la Savoie, le duc Emmanuel-Philibert établit en 1563 sa résidence à Turin, moins proche de la frontière ; il souhaite y transférer le Linceul mais redoute l’opposition des Savoyards. Le cardinal Charles Borromée lui fournit involontairement une occasion : le saint évêque de Milan a en effet fait le vœu d’aller à pied jusqu’à Chambéry mais sa santé semble si précaire que le duc de Savoie facilite son pèlerinage en déplaçant le Linceul à Turin ; le prélat le vénère le 10 octobre.
Le Linceul, d’abord conservé dans la chapelle ducale San Lorenzo puis vers 1583 dans une rotonde du vieux palais, est installé vers 1587 dans la cathédrale. Le duc Emmanuel-Philibert prévoit l’érection d’une chapelle destinée à l’accueillir mais la construction, selon les plans de Guarino Guarini, ne commence qu’en 1667. Bâtie en rotonde et dominée par une grande coupole, la chapelle, contiguë au palais royal, est située en hauteur derrière l’abside de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste ; on y accède par deux escaliers partant du transept. En 1694, le Linceul, contenu dans une châsse d’argent, est placé au-dessus de l’autel monumental de Bertola. Les ostensions ont désormais lieu depuis le balcon de la chapelle ou sur la place du château.
À deux reprises, dans des cas d’une exceptionnelle gravité, le Linceul quitte Turin : en 1706, en raison du siège de la ville par les Français et en 1939, après le début du second conflit mondial. À deux autres reprises, en revanche, il reste à Turin alors qu’il aurait pu être déplacé durablement à Rome pour suivre ou rejoindre ses détenteurs : en 1870, lorsque Victor-Emmanuel II, le premier roi d’Italie, annexe la ville sainte et en 1983, lorsqu’il devient la propriété du Saint-Siège.
Il échappe à deux tentatives criminelles en 1972 et 1990 et, dans la nuit du 11 au 12 avril 1997, à un important incendie qui ravage la chapelle Guarini.
Comme à Chambéry et à Nice, une confraternité du Saint Suaire et de la bienheureuse Vierge des Grâces s’est constituée en 1598 à Turin pour répandre le culte de la relique et, aussi, apporter assistante aux malades mentaux et aux pauvres. La confraternité fait construire un hôpital en 1729 puis, attenante, l’église du Saint-Suaire à laquelle on a donné une façade imitant celle de la Sainte-Chapelle de Chambéry. Actuellement l’hôpital est fermé mais l’église comme les locaux, qui abritent un remarquable Museo della sindone, appartiennent désormais au Centro Internazionale di Studi sulla Sindone (CISS) crééen 1959 au sein de la confraternité.

TURIN : LA CHAPELLE DU SAINT SUAIRE*

La chapelle du Saint Suaire à Turin est l’un des joyaux architecturaux de l’époque baroque et l’un des monuments majeurs de Turin. Elle est construite de 1668 à 1690 par Camillo-Guarino Guarini (1624–1683), mathématicien et architecte, auteur d’ouvrages théoriques, prêtre de l’ordre des Théatins. Très influencé par Francesco Borromini (1599-1667), il est l’un des grands architectes européens du XVIIe siècle. Après avoir été actif à Parme, Messine (où il est considéré comme l’un des pères fondateurs du baroque sicilien), Paris, Modène, Lisbonne, Prague, Nice, Vérone, Vicence, il entre au service du duc Charles-Emmanuel II de Savoie.
En 1668, 90 ans après l’arrivée de la relique à Turin, la construction de la chapelle du Saint Suaire s’inscrit dans le cadre d’un embellissement de la ville aux XVIIe et XVIIIe siècles, moment privilégié où la maison de Savoie connaît son apogée et où cette cité ducale, puis royale à partir de 1700, s’affirme aussi comme une capitale artistique, prenant ainsi le relais de Rome où le baroque est à bout de souffle depuis la mort du Bernin en 1680. Guarini, puis Filippo Juvarra (1678-1736) et Bernardo-Antonio Vittone (1704-1770) font alors de Turin la nouvelle capitale européenne de l’art baroque.
La chapelle du Saint Suaire est l’un des monuments où transparaît tout le génie de Guarini alliant l’art et la science, sans doute son chef d’œuvre.
De forme circulaire, elle est située dans un espace très exigu entre le chevet de la cathédrale et le palais royal : Guarini a imaginé un ensemble grandiose sur une surface restreinte. Trois portes d’accès ont été prévues : l’une depuis les appartements privés du palais royal, les deux autres depuis les extrémités des deux nefs latérales de la cathédrale. En cette période de la Réforme catholique où le culte des reliques est remis à l’honneur, Guarini a voulu faciliter ainsi l’accès des pèlerins, leur permettant de pénétrer dans la chapelle par la nef de droite, de faire leurs dévotions au pied de l’autel du Saint Suaire et de ressortir par la nef de gauche, un peu comme se faisait l’accès aux cryptes de certaines églises médiévales.
La chapelle, recouverte intérieurement de marbre blanc et noir, est surmontée d’une coupole savamment nervurée et ajourée donnant l’illusion de l’infini, comme une porte vers le ciel. Par ailleurs, une grande baie vitrée, qui a remplacé l’abside de la cathédrale détruite par Guarini, permet d’apercevoir, dès l’entrée dans la grande nef, l’autel du Saint Suaire, œuvre d’Antonio Bertola (1690-1694), situé au centre et coiffé de la châsse qui a contenu le Linceul de 1694 à 1997, le tout surmonté d’une « gloire », telle un ostensoir monumental.
Ravagée par un terrible incendie en avril 1997, la chapelle a été restaurée et rouverte au public en 2018.

Les détenteurs du Linceul*

Le Linceul aujourd’hui à Turin, dont on peut penser qu’il est celui de Jésus, a, durant 2 000 ans, appartenu une ville (Édesse), à des membres de familles nobles (Charny, Vergy ?) ou de familles ducales (les ducs d’Athènes ?, la maison de Savoie), à des rois ou des empereurs (les rois de France ?, les rois d’Italie, les empereurs byzantins) et finalement au Saint-Siège.

ÉDESSE*

À Édesse, le Linceul est détenu par la ville : l’image acheiropoïète « non faite de main d’homme » est vénérée par les seuls chrétiens mais elle est la protectrice de la cité ; et lorsqu’il faut s’en séparer c’est l’émir qui en prend la décision.

CONSTANTINOPLE*

À Constantinople, le Linceul rejoint toutes les autres reliques du Christ, de la Vierge et des saints, qu’une politique constante rassemble depuis des siècles. Ce trésor est la propriété du siège impérial. Les reliques sont censées concourir à la protection collective mais elles sont surtout un instrument de pouvoir, augmentant la légitimité des empereurs et le prestige de l’empire. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si c’est un usurpateur, Romain Ier Lécapène, qui fait entrer en 944 dans le trésor l’image acheiropoïète d’Édesse. Après sa déposition le trône revient à la dynastie macédonienne à laquelle succèdent jusqu’en 1204 les dynasties Doukas, Comnène et Ange.

LES DUCS D’ATHÈNES*

Le duché d’Athènes naît du dépeçage de l’empire romain d’Orient au lendemain de la chute de Constantinople en 1204. Tandis que Baudouin de Hainaut est élu empereur latin de Constantinople, son rival éconduit, Boniface de Montferrat, chef de la croisade, reçoit en compensation la Thessalonique dont il devient roi.
Le franc-comtois Othon de La Roche, participe à ses campagnes et reçoit de lui, en récompense de ses services, la région d’Athènes et de Thèbes, érigée en duché d’Athènes. Devenu megaskyr (grand seigneur), il s’établit à Athènes même où il déposerait le Linceul dont il se serait emparé à Constantinople dans l’église Sainte-Marie-des-Blachernes. Il est toujours en Grèce en 1225, on ignore s’il retourne un jour en Franche-Comté avec ou sans Linceul. Il laisse deux fils.
L’aîné Othon II garde d’abord les seigneuries d’Argos et de Nauplie, puis les cède en 1251 à son frère, qui détient déjà la seigneurie d’Athènes, lorsqu’il se retire en Franche-Comté. Il pourrait emporter le Linceul.
Le cadet Guy, qui est le premier à porter le titre de duc d’Athènes à partir de 1260, est la souche des derniers ducs de sa lignée : ses fils Jean et Guillaume, son petit-fils Guy II.
À la mort de Guy II en 1308, c’est son cousin germain, Gautier V de Brienne, qui hérite du duché. Attaqué par le despote d’Épire, Gautier V le bat en 1310 avec l’aide d’une grande compagnie catalane. Mais les Catalans se retournent contre lui et le tuent en 1311 ; sa mort entraîne la chute du duché.
Laurent Bouzoud pense que sa veuve, Jeanne de Châtillon, fuit à Naples avec leurs enfants, en passant peut-être par l’Achaïe où elle mettrait le Linceul à l’abri entre les mains de Mahaut de Hainaut : le Linceul quitterait alors définitivement la famille des ducs d’Athènes.
L’hypothèse, émise par Daniel Raffard de Brienne, selon laquelle Gauthier VI aurait conservé le Linceul et l’aurait remis à son compagnon d’armes Geoffroy de Charny semble aujourd’hui abandonnée.
Si les ducs d’Athènes ont bien été les détenteurs du Linceul, ils l’ont gardé caché, peut-être en raison de son acquisition illicite et par crainte des sanctions clairement énoncées par le pape au 4e concile du Latran en 1215. Ils témoigneraient néanmoins de l’importance qu’ils attachent à la relique en se préoccupant à plusieurs reprises de sa sauvegarde et en la remettant à des personnes de confiance : quand Jeanne de Châtillon quitte la Grèce, elle met sa personne et celles de ses enfants en sécurité, elle va chercher de l’aide auprès de son suzerain et elle se soucierait de ne pas laisser derrière elle sans protection le Linceul qu’elle ne pourrait sans doute pas emporter dans sa fuite.

LES ROIS DE FRANCE ?*

Si le Linceul a bien séjourné à Paris, à l’abri dans la grande châsse de la Sainte-Chapelle, du milieu du XIIIe siècle au milieu du XIVe siècle, il a été la propriété des rois, de Louis IX à Philippe VI.
À la faveur des difficultés financières de l’empereur latin d’Orient, Louis IX rassemble toute une partie des reliques du Christ, de la Vierge et des saints, qui avaient été progressivement acquises et jalousement gardées par les empereurs byzantins et qui ont fait de Constantinople une nouvelle Jérusalem, assurant son rayonnement dans le monde chrétien et la gloire de ses souverains. L’acte est certes religieux, témoignant de la grande piété du roi qui n’hésite pas à accueillir les reliques en chemise et pieds nus, mais aussi politique : ce trésor assure désormais le rayonnement de Paris et l’éminence de la royauté qui bénéficie d’un lien privilégié avec le Ciel. Tout un cérémonial entoure l’arrivée des reliques qui est une entrée solennelle, habituellement réservée au souverain. Puis elles sont installées au cœur même du palais royal, dans la chapelle palatine : d’abord la chapelle Saint-Nicolas puis, à partir de 1248, une Sainte-Chapelle conçue comme une gigantesque châsse et à l’intérieur de laquelle une autre immense châsse, d’orfèvrerie, abrite les reliques de la Passion. Et c’est de Paris que partent désormais à destination de toute la Chrétienté les morceaux prélevés sur les objets sacrés.
Louis IX s’est en effet réservé le droit absolu de propriété, pour lui et ses successeurs, sur tous les « joyaux », terme que l’on doit prendre au sens large en englobant les reliques : acquérir ou aliéner, déplacer, fragmenter, faire réparer, autoriser une ostension. De fait, les rois, jusqu’à la Révolution, ont usé de cette disposition et ont, en particulier, attribué des fragments à tel ou tel grand personnage, à tel ou tel établissement religieux. De nombreux documents en attestent, même s’ils sont loin d’être exhaustifs. Durant la période qui nous intéresse, sont documentés divers prélèvements faits par Louis IX puis par Charles V, un autre roi qui s’entoure de reliques.

LA FAMILLE DE CHARNY*

La famille de Charny trouve son origine dans le village du même nom, près de Vitteaux en Bourgogne. Elle serait issue de Ponce de Mont-Saint-Jean, seigneur de Charny au début du XIIIe siècle ; Ponce est le grand-père de Jean de Charny qui épouse en premières noces Marguerite de Joinville, la fille du célèbre sire, biographe de saint Louis.
Jean est peut-être le premier Charny détenteur du Linceul. En effet il fait partie avec deux de ses fils, Dreux et Geoffroy, des chevaliers qui, en 1315, accompagnent en Morée Louis de Bourgogne que Philippe IV le Bel a précédemment investi de la principauté d’Achaïe ; les Charny y obtiennent des fiefs. En 1317, Jean et Geoffroy de Charny reviennent en France, peut-être avec le Linceul que leur aurait confié la veuve de Louis de Bourgogne, Mahaut de Hainaut, héritière de la principauté d’Achaïe ; ils le garderaient alors caché.
Geoffroy Ier, son fils Geoffroy II et sa petite-fille Marguerite sont les trois membres de la famille Charny connus comme détenteurs du Linceul.
Le nom de Charny s’éteint dans les mâles avec Geoffroy II qui n’a que deux filles : Marguerite et Henriette, lesquelles restent sans descendance de leurs deux mariages respectifs.

GEOFFROY Ier DE CHARNY*

Geoffroy Ier de Charny est un chevalier, cité plusieurs fois par le chroniqueur Jean Froissart : porte-oriflamme de France, conseiller du roi, chevalier de l’ordre de l’Étoile, auteur de traités sur la chevalerie. Il est aussi un personnage-clé de l’histoire du Linceul.
Geoffroy est le plus jeune fils de Jean de Charny et de Marguerite de Joinville, la fille du biographe de saint Louis. Il débute aux côtés de son père et de son frère Dreux lors d’une expédition en Grèce franque (1315-1317) d’où le Linceul est peut-être rapporté. La guerre de Cent ans l’amène à combattre en Languedoc, en Flandre, à Compiègne, à Tournai, en Bretagne ; en 1342, à Morlaix, il est fait prisonnier par les Anglais une première fois. Puis il accomplit un voyage à Smyrne que l’on associe à la croisade du pape en 1344 en émettant l’idée qu’il aurait alors rapporté le Linceul. En 1347, le roi Philippe VI remet à Geoffroy Ier l’oriflamme rouge de Saint-Denis : il lui revient de chevaucher à la tête de l’armée, jurant de périr plutôt que d’abandonner la bannière. En 1350, à Calais, il est fait prisonnier une seconde fois et emmené en Angleterre ; le payement de sa rançon par le roi Jean II intervient en 1351, un an environ après sa libération. La même année il combat à Ardres. En 1355, le roi Jean II, à son tour, lui confie l’oriflamme de France. Le 19 septembre 1356, lors de la bataille de Poitiers est « occis messire Geffroy de Chargny, la bannière de France entre ses mains ». Son corps, d’abord enterré avec d’autres combattants au couvent des Cordeliers de Poitiers est transféré en 1370 à Paris dans l’église du couvent des Célestins.
En 1343, il a fait le projet de fonder, dans son fief de Lirey, une chapellenie pour laquelle Philippe VI lui accorde une rente ; ce vœu, clairement émis dans le but de prier pour les âmes des siens, a lieu après la mort de sa première femme Jeanne de Toucy. En 1349, la chapelle est érigée par le pape Clément VI en collégiale. En 1353, Geoffroy Ier fait enfin bâtir une simple église en bois ; la fondation est confirmée la même année par Jean II et approuvée en 1354 par le pape Innocent VI. Les chanoines s’assemblent pour la première fois le 16 octobre 1354. Les ostensions du Linceul interviennent sans doute ensuite : ce changement de « destination » de l’édifice religieux a été invoqué par les historiens pour dire que le roi Philippe VI aurait fait don du Linceul à Geoffroy Ier pour le récompenser de ses services. La fondation est approuvée en 1356 par l’évêque de Troyes, Henri de Poitiers.
Veuf vers 1341 de Jeanne de Toucy, il s’est remarié avant juin 1343 à Jeanne de Vergy.

GEOFFROY Ier DE CHARNY : L’ENTRÉE EN POSSESSION DU LINCEUL*

L’histoire du Linceul de Turin avant le XIVe siècle est obscure et laisse le champ libre à toutes les conjectures même si l’on retrouve sa présence ici ou là. En revanche, il est « tracé » depuis Lirey où il réapparaît alors, associé au nom de Geoffroy Ier de Charny. La question de savoir comment Geoffroy entre en possession du Linceul demeure. Les chercheurs ont avancé plusieurs hypothèses dont voici les quatre principales :

  • En 1317, Jean et Geoffroy de Charny rentrent de leur expédition en Grèce franque et rapportent le Linceul : la relique leur a été remise par Mahaut de Hainaut, héritière de la principauté d’Achaïe et veuve du duc d’Athènes Guy II de La Roche, qui l’aurait reçu de la dernière duchesse d’Athènes, Jeanne de Châtillon. Cette hypothèse suppose que le Linceul soit bien passé aux mains des ducs d’Athènes.
  • En 1344, Geoffroy rapporte le Linceul d’une expédition militaire à Smyrne. Il semble avéré que Geoffroy participe à la première croisade de Smyrne, organisée en 1344 par le pape qui, d’ailleurs lui concède alors un autel portatif et non en 1345-1346 à la croisade du Dauphin de Viennois qui s’achève par le partage d’un butin remis au roi Philippe VI, car le délai entre la victoire de Smyrne du 24 juin et la signature à Aiguillon par Geoffroy le 2 août d’une quittance pour solde n’est pas compatible avec les délais du retour. Cette hypothèse suppose donc que Geoffroy récupère le Linceul au cours de son voyage en 1344 ; lui aurait-il été donné par Gauthier VI de Brienne ?.
  • À une date inconnue, mais après le premier inventaire de la grande châsse de la Sainte-Chapelle, fait entre 1328 et 1335, qui mentionne une san[c]tam toellam, et après le vœu de fondation de 1343, Geoffroy reçoit le Linceul du roi Philippe VI pour récompenses de ses fidèles services. Le roi ne connaît pas la valeur de la relique qu’il aliène, pas plus que ne l’aurait connue son bisaïeul le roi saint Louis. Cette hypothèse est en contradiction avec les mesures de prudence, les contrôles et les coutumes de l’époque. Et on ne comprend pas pourquoi Geoffroy tiendrait secret ce don qui ne peut que l’honorer.
  • Entre 1351 et 1353, Geoffroy se remarie à Jeanne de Vergy qui lui apporte en dot le Linceul, qu’elle tient par héritage de son 4e aïeul Othon de La Roche. Cette hypothèse suppose que le Linceul est bien passé aux mains des ducs d’Athènes puis s’est transmis à la descendance d’Othon de La Roche ; elle repose sur une généalogie qui ne fait pas l’unanimité ; elle suppose aussi que le Linceul, en tant que bien meuble, arrive deux fois en des mains féminines (d’abord à Isabelle de Ray puis à Jeanne de Vergy qui, toutes deux, ont des frères) ; enfin on peut se demander pourquoi le Linceul, bien dotal de Jeanne, devient la propriété de Geoffroy II au détriment des Vergy.

JEANNE DE VERGY*

Jeanne de Vergy est issue d’une ancienne famille de Bourgogne. Elle est la seconde épouse de Geoffroy Ier de Charny et la tutrice de Geoffroy II ; elle est connue pour avoir organisé à Lirey des ostensions du Linceul au milieu du XIVe siècle.
L’arbre généalogique des Vergy a toute son importance dans l’histoire du Linceul. Certains historiens ont avancé que Jeanne est l’arrière-petite-fille d’Henri de Vergy et d’Isabelle de Ray, elle-même petite-fille d’Othon de La Roche. Ainsi la relique, dont Othon de La Roche se serait emparé à Constantinople, aurait pu passer à sa petite-fille Isabelle de Ray, puis à la descendance que celle-ci eut d’Henri de Vergy, jusqu’à Jeanne de Vergy qui l’aurait apportée en dot à Geoffroy Ier de Charny. Dans ce scénario, le Linceul aurait été caché pendant un siècle et demi par les familles de Ray puis de Vergy, avant de réapparaître à Lirey.
Jeanne de Vergy naît entre 1339 et 1341 et épouse très jeune, entre 1351 et 1353, Geoffroy Ier de Charny. À Lirey, elle organise dans la collégiale des ostensions qui attirent les foules ; mais bientôt l’évêque du lieu, Henri de Poitiers, déclenche une enquête et demande la suspension des ostensions.
Veuve en 1356, Jeanne de Vergy devient tutrice de Geoffroy II qui est sans doute son beau-fils. Elle se remarie en 1359 avec Aymon de Genève, cousin germain du comte de Genève, Amédée III, lui-même père du pape Clément VII. Jeanne et le jeune Geoffroy II de Charny suivent Aymon de Genève sur ses terres, en Haute-Savoie ; il est probable qu’ils emportent avec eux le Linceul pour le mettre plus à l’abri que dans une Champagne ravagée par la guerre de Cent ans. Aymon de Genève meurt en 1388. Jeanne de Vergy reviendrait ensuite à Lirey précédant de peu Geoffroy II ; l’un ou l’autre rapporterait le Linceul. On ne sait pas quand Jeanne meurt.

GEOFFROY II DE CHARNY*

Geoffroy II de Charny est le seul fils et l’héritier de Geoffroy Ier ; c’est lui qui reprend les ostensions à Lirey en 1389 et se trouve impliqué dans un conflit avec les autorités religieuses et civiles qui veulent les interdire.
Laurent Bouzoud pense que Geoffroy II de Charny est né pendant le veuvage de son père, vers 1345. Jeanne de Vergy, la seconde épouse de Geoffroy Ier, ne serait que sa mère adoptive et deviendrait sa tutrice, lorsqu’il se trouve orphelin alors qu’il est encore en minorité ; il l’accompagnerait auprès de son beau-père, Aymon de Genève, en Haute-Savoie.
Devenu chevalier, il suit les traces de son père, servant dans les armées, exerçant plusieurs missions diplomatiques, bailli de Caux en 1387 puis de Mantes en 1388. Plus tard il participe en 1390 à la croisade de Barbarie dirigée par Louis II de Bourbon, en 1391 à la croisade de Prusse et en 1396 à la croisade de Nicopolis dans l’ost de Jean de Bourgogne, comte de Nevers. La même année il fait partie des personnages présents à Paris à la réception des ambassadeurs d’Angleterre organisée par le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, pour préparer le mariage d’Isabelle de France avec le roi Richard II.
Au printemps 1389, il a souhaité reprendre les ostensions du Linceul et obtenu des ratifications du légat pontifical de la province de Sens, du pape Clément VII et du roi Charles VI. Mais le nouvel évêque de Troyes, Pierre d’Arcis, veut interdire toute présentation d’un linge qu’il considère comme une fausse relique. Se succèdent alors les appels aux autorités religieuses ou civiles, lesquelles manquent de se saisir du Linceul. Finalement, en 1390, le pape autorise les ostensions mais en interdisant les solennités d’usage pour les reliques et exige que les fidèles soient informés qu’il ne s’agit que d’une représentation. Ce faisant, cependant, le pape reconnaît le Linceul comme la propriété de Geoffroy II de Charny.
Geoffroy II a épousé en 1386, en présence du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, Marguerite de Poitiers, nièce de l’ancien évêque de Troyes, Henri de Poitiers. Il meurt en 1398 et est enterré à l’abbaye cistercienne de Froidmont près de Beauvais.

MARGUERITE DE CHARNY*

Marguerite de Charny est, avec sa sœur, la dernière représentante de la famille de Charny ; elle est la dernière des Charny à détenir le Linceul.
Née vers 1387 ou 1388, elle est la fille aînée de Geoffroy II de Charny ; à la mort de son père, elle hérite des seigneuries de Lirey, Montfort et Savoisy ainsi que du Linceul. Elle épouse vers 1400 Jean de Bauffremont, qui meurt en 1415 à Azincourt, puis se remarie vers 1417 ou 1418 avec Humbert de Villersexel, seigneur de Saint-Hippolyte, comte de La Roche. En 1418, le royaume étant alors à feu et à sang, les chanoines confient leurs biens ainsi que le Linceul, en échange d’un reçu garantissant leur retour, à Humbert de Villersexel qui les met à l’abri au château de Montfort, puis dans son fief de Saint-Hippolyte, en terre d’Empire.
Humbert de Villersexel meurt en 1438. Le roi Charles VII a alors mis fin à la guerre entre Armagnacs et Bourguignons et s’emploie à restaurer son autorité royale. Les dangers s’estompant, les chanoines de Lirey réclament leurs biens que Marguerite de Charny restitue, à l’exception du Linceul qu’elle considère comme une propriété de famille : « le Sainct Suaire, lequel pieça [jadis] fut conquis par feu messire Geoffroy de Charny, mon grant père ». S’ensuit une interminable bataille juridique alternant citations de Marguerite de Charny devant des juridictions diverses (parlement de Dole en 1443, présidial de Besançon en 1447) et délais de remise moyennant des compensations financières jamais versées aux chanoines ; en 1357, alors que Marguerite de Charny s’est déjà dessaisie du Linceul, elle est même excommuniée par l’officialité de Besançon !
Entre temps, Marguerite de Charny, sans enfants de ses deux mariages, a entrepris des pérégrinations accompagnées d’ostensions publiques en vue de céder le Linceul à une personne de confiance : en 1353, elle le remet au duc Louis Ier de Savoie qui lui concède en échange le château de Miribel puis celui de Flumet. Elle traite une dernière fois avec les chanoines en s’engageant à payer 800 ducats d’or, soit la valeur estimée de la relique, qui ne sont pas versés. Lorsqu’elle meurt en 1359, son excommunication n’est pas levée. Le conflit avec les chanoines est enfin clos lorsqu’en 1464 le duc de Savoie leur accorde une rente pour compenser les pertes subies, rente qu’ils ne percevront d’ailleurs pas.

LA MAISON DE SAVOIE*

De 1453 à 1983, le Linceul est la propriété personnelle de la Maison de Savoie. Cédé le 22 mars 1453 par Marguerite de Charny au duc Louis Ier qui verse en 1464 un dédommagement aux chanoines de Lirey, il reste pendant plus de cinq siècles aux mains des ducs de Savoie, devenus rois d’Italie, et, ce, jusqu’à la mort, le 18 mars 1983, du dernier roi, Umberto II.
Lorsque Marguerite de Charny cède le Linceul à la Maison de Savoie, elle le confie à une famille puissante qui relève du Saint Empire romain germanique, dont les possessions s’étendent de la Savoie au Piémont ainsi qu’au comté de Nice et qui contrôle les routes alpines. Ainsi, d’une part, elle le met à l’abri et, d’autre part, elle lui assure une renommée certaine, d’autant que la famille ducale, qui est d’une grande piété, fait approuver par les papes le culte de la relique en l’entourant peu à peu de tout un décorum : Sainte-Chapelle, ostensions et processions, indulgences, confrérie, messe et office, commandes de copies ou d’un ouvrage historique, etc.
En retour, le Linceul fait de la dynastie une maison privilégiée, rehausse sa légitimité et son prestige et apparaît comme une protection divine dans les adversités ; il attire aussi : à l’afflux dans la ville des simples pèlerins répond la venue à la cour ducale de souverains ou grands personnages, de papes et de prélats, d’ambassadeurs auxquels les ducs de Savoie offrent en cadeaux les copies du Linceul.
Cependant la dévotion de la Maison de Savoie est sincère et profonde ; au fil des temps lorsque s’estompe l’idée politique d’un lien privilégié avec le Christ, c’est cet attachement intime, partagé par les sujets du duc, qui reste manifeste. La relique est associée aux événements familiaux (les mariages et certains baptêmes) ou politiques (les accessions au trône) et, ce, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. En 1510, le duc Charles III et sa sœur Philiberte se sont agrégés à la confrérie des pénitents. En 1675, la relique a été apportée au duc Charles-Emmanuel II sur son lit de mort. En 1983, le Linceul qui est toujours propriété du dernier roi d’Italie mais hors de sa portée puisque Umberto II est désormais déchu et interdit de séjour en Italie (lui, son épouse et ses descendants mâles), fait alors l’objet du seul legs envisageable pour le linceul du Christ, le don au Saint-Siège ! Enfin, en 2002, un des premiers actes du prince héritier Victor-Emmanuel et de son épouse, juste après l’abrogation de leur bannissement, est une ostension privée, ultime témoignage d’attachement de la famille royale à la relique.
Pour toutes ces raisons on a pu parler de « relique dynastique » et dire que l’image des Savoie s’associe au Saint Suaire ».

LE SAINT-SIÈGE*

Le 18 mars 1983 lorsque le dernier roi d’Italie, Umberto II, meurt en exil en léguant le Linceul au Saint-Siège, la boucle est bouclée : le linge dans lequel on peut penser que le Christ a été enseveli, celui que saint Pierre a vu au tombeau le matin de Pâques, revient à son successeur.
Vis-à-vis du Linceul, l’Église se montre prudente, elle n’en parle pas comme d’une relique, les papes Benoît XVI et François évoquent plutôt une « icône ». En 1988, l’Église a pris acte des résultats de la radio datation. Mais les papes successifs de Jean-Paul II à François viennent prier devant le Linceul et participent aux ostensions ; le pape Léon XIV a annoncé son désir de voir le Linceul.
Jean-Paul II, le premier pape à entrer en possession du Linceul, ne fait pas venir à Rome la relique : elle reste à Turin, sous la responsabilité d’un custode qui est, ès qualité, l’archevêque métropolitain de Turin. Celui-ci a autorité pour organiser des événements et donner des orientations de recherche à son sujet. Il dispose d’une commission diocésaine du Linceul et d’un conseiller théologique pour les affaires du Linceul. Il a nommé dans le passé, la première fois en 1992, les membres d’une commission scientifique, distincte du Centro Internazionale di Studi sulla Sindone (CISS), à laquelle ont cependant participé certains de ses membres, mais cette lettre de mission n’a été ni renouvelée ni mise à jour. Le Centro Internazionale di Studi sulla Sindone, créé en 1959, et le Museo della sindone, créé en 1936, sont des émanations de la Confraternité du Linceul érigée en 1598. Le CISS est peu à peu devenu de plus en plus présent auprès du custode qui n’hésite pas à le solliciter.

Les ostensions *

Les ostensions, c’est-à-dire les présentations, privées ou solennelles, du Linceul déplié ont été très nombreuses et il est impossible d’en fournir une liste exhaustive. Les sources de ces ostensions sont les archives, les relations des voyageurs, l’iconographie (particulièrement les gravures) et les objets archéologiques, puis la presse. Les modalités et la durée des ostensions varient selon les époques. Depuis quelques décennies le souci de préservation du Linceul a tendance à les espacer tandis que de nouvelles techniques permettent un visionnage à distance.

ÉDESSE ET CONSTANTINOPLE (JUSQU’EN 1204) *

Dans les tout premiers siècles, le Linceul a dû rester caché : un linge souillé de sang est impur pour les Juifs et c’est le temps des persécutions.
L’image redécouverte à Édesse au VIe siècle et placée dans la cathédrale Sainte-Sophie est, d’après certains, enfermée dans une thèque (coffre), dont les volets auraient été ouverts régulièrement, ou extraite les jours de fête du Seigneur, voire portée en procession à la mi-Carême. Mais selon d’autres hypothèses, il n’y aurait pas eu d’ostension du Linceul lui-même par précaution, crainte et respect de l’objet sacré : ce serait une image, ensuite appelée par les Byzantins « mandylion », recouvrant le reliquaire, qui aurait été montrée aux pèlerins. Des historiens avancent que le Linceul aurait bien été exposé, mais plié en 8, de manière à présenter le visage derrière un disque transparent qui aurait laissé la trace d’un halo sur le tissu.
À Constantinople lors de l’arrivée de la relique en 944, seul est visible le reliquaire. Des chroniques, probablement inspirées de l’historien Syméon Magister, rapportent que le Linceul est ensuite présenté à la famille impériale.
Dans l’hiver 1036-1037, selon le chroniqueur Georges Kedrenos, il y aurait eu une procession solennelle, mais sans doute avec le Linceul dans son coffret, pour obtenir la fin d’une sécheresse prolongée.
En revanche des souverains auraient bénéficié d’une ostension : peut-être le roi de France Louis VII, en route pour la Terre sainte ; plus sûrement le futur roi de Hongrie Bela III et des membres de sa suite, d’après le secrétaire impérial Jean Cinnamos ; ensuite le roi de Jérusalem Amaury en 1171, selon la relation de Guillaume de Tyr.
Robert de Clari rapporte qu’en 1203 et 1204 le Linceul est exposé verticalement chaque vendredi à Sainte-Marie-des-Blachernes.
Puis le Linceul « disparaît ».

DE LIREY À CHAMBÉRY (DE 1354 ENVIRON À 1578)*

Au milieu du XIVe siècle, le Linceul réapparaît à Lirey en Champagne où des ostensions ont lieu dès 1354-1357. Celles-ci, probablement fréquentes, s’interrompent pour reprendre en 1389, où interdictions et autorisations se succèdent, et 1390, où le pape les autorise mais sans aucune solennité ; elles ont probablement continué jusqu’en 1418 où, en raison de la guerre, les chanoines confient le Linceul à l’époux de Marguerite de Charny.
Dès lors et durant un temps, les ostensions du Linceul se font au gré des séjours de ses détenteurs. Pendant trente ans, il est exposé tous les ans pour Pâques à Saint-Hippolyte, au bord du Doubs, puis suit Marguerite de Charny à Chimay dans le Hainaut, au château de Germolles près de Châlon-sur-Saône et à Genève. Après sa cession en 1453 à la Maison de Savoie, il suit la famille ducale dans le Piémont à Pignerol (pour ce qui est sans doute la première ostension du duché), Savigliano et Verceil. En 1502, il est transféré à Chambéry dans une Sainte-Chapelle nouvellement construite ; des ostensions régulières ont lieu dans cette ville, à partir de 1506 et jusqu’à l’incendie de 1532, les Vendredis saints et 4 mai, fête du Saint Suaire. Il est aussi montré à Bourg-en-Bresse et Turin, puis, lors de l’occupation du duché par les troupes françaises entre 1536 et 1539, à Milan, Orzinuovi, Nice et Verceil avant de reprendre sa place en 1561 à Chambéry où une ostension marque son retour ; la suivante en 1566, qui a lieu à Annecy, est la dernière en Savoie.
Des princes ou prélats viennent vénérer le Linceul : Philippe de Habsbourg, Anne de Bretagne, François Ier, le cardinal d’Aragon, l’abbé de Clairvaux.
Les ostensions publiques sont le plus souvent en plein air et dans un endroit dégagé ou en hauteur ; le Linceul est tenu déplié par des prélats ou placé sur un autel dressé dehors : la berge du Doubs à Saint-Hyppolite, les halles de Bourg-en-Bresse, le balcon de la Sainte-Chapelle ou les murs du château ou la place du Verney à Chambéry, le sommet de la tour Saint-Elme à Nice, un balcon à Verceil. Le Linceul est quelquefois exposé à l’intérieur : au-dessus de l’autel de la Sainte-Chapelle de Chambéry, dans la collégiale d’Annecy, voire dans une maison particulière lors de l’émigration de la famille ducale.
En 1578 il est définitivement transféré à Turin.

TURIN (DE 1578 À 1868)*

À partir de 1578, les ostensions ont lieu exclusivement à Turin et sont extrêmement nombreuses du XVIe siècle à la fin du XVIIe siècle, un peu moins au XVIIIe siècle, peut-être dans un souci de préservation.
Elles sont publiques et liées à des événements de la Maison de Savoie (union de la Savoie et de la Sardaigne, accession au trône ou retour d’exil ; mariages ou baptêmes), à des événements importants (paix, contagion ou peste, dépôt du Linceul dans la chapelle Guarini), à des fêtes religieuses annuelles (fête du Saint-Suaire les 4 mai, Fête-Dieu ou année jubilaire). La première ostension solennelle se déroule les 12, 13 et 14 octobre 1578 sur la place du château, en présence du cardinal Charles Borromée et d’une dizaine d’évêques. Le plus souvent, le cérémonial des ostensions publiques est le suivant : « sur la place du palais Madama, la famille ducale et les dignitaires s’install[ent] sous un dais richement brodé. Puis au moins trois évêques en mitre et chape élèv[ent] le Linceul trois fois pour le présenter au peuple. Enfin il [est] transporté à la cathédrale ».
De très nombreuses ostensions sont privées et réservées à des grands personnages (des membres de la Maison de Savoie, des princes italiens ; l’ancienne reine de Suède Christine de Suède, l’empereur Joseph II, des princes allemands, des ambassadeurs de passage ; le pape Pie VII, le nonce pontifical, le cardinal Charles Borromée, Mgr François de Sales, Mère Jeanne de Chantal, des cardinaux, évêques ou supérieurs d’ordres monastiques).

TURIN, L’ÈRE DES CHANGEMENTS (DEPUIS 1868)*

1868 marque le début des changements dans les ostensions publiques : le Linceul reste toujours à Turin et ne quitte presque plus la cathédrale, sauf durant la Seconde Guerre mondiale où il est caché à l’abbaye de Montevergine, dans la province d’Avellino, en Italie.
Les ostensions publiques sont liées à des événements de la Maison de Savoie (propriétaire du Linceul jusqu’en 1983), aux années jubilaires, à des anniversaires ou à la pandémie de 2020. Les ostensions privées se font rares mais des scientifiques accèdent désormais au Linceul.
Si, jusqu’en 1933, le Linceul continue d’être d’abord présenté par des évêques avant d’être placé dans un cadre derrière une vitre, l’exposition, sans ostension solennelle préalable, prévaut ensuite. La présentation fixe permet d’accueillir entre 800 000 (1898) et 3 000 000 personnes (1978) sur des semaines, voire sur plus de deux mois (2015). Lors des ostensions privées et jusqu’à la restauration du Linceul en 2002, le Linceul est juste déroulé ; depuis il reste toujours déployé dans son coffre de protection.
Des ostensions télévisées apparaissent à partir de 1973 puis un site Internet est créé, à partir de 1998, qui enregistre alors plus de 100 000 consultations. L’année sainte 2025 n’a pas donné lieu à l’ostension publique attendue mais à la première ostension multimédia de l’histoire, sous une tente sur la place du château. Cette expérience numérique a été prolongée en janvier 2026 par l’accès possible au site Avvolti depuis n’importe quel écran.

Les incendies *

Au cours des siècles, le Linceul a échappé plusieurs fois au feu.
Des représentations antérieures à sa réapparition en Champagne au milieu du XIVe siècle (codex Pray, suaire de Lierre) montrent des brûlures en L, produites dans un reliquaire ou par des grains d’encens incandescents.
Depuis, on peut citer quatre tentatives criminelles ou graves incendies :
– dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532, un incendie qui endommage gravement le tissu ;
– le 1er octobre 1972, une tentative criminelle, sans conséquence grâce à une protection en amiante à l’intérieur du reliquaire ;
– un matin de 1990, le dépôt, sur l’autel devant le reliquaire, d’un objet enflammé mais qui n’aurait pas pu détruire le Linceul ;
– dans la nuit du 11 au 12 avril 1997, un important incendie qui ravage la chapelle Guarini de la cathédrale de Turin.

CHAMBÉRY (1532)*

Dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532, un incendie éclate dans la sacristie de la Sainte-Chapelle de Chambéry où le Linceul est conservé, plié en 48 épaisseurs dans une châsse d’argent. Les causes directes et indirectes de l’incendie restent à ce jour indéterminées : la foudre est-elle tombée sur la passerelle reliant le château à la chapelle ? ou les cierges laissés allumés auraient-ils enflammé les tentures dont était tapissée la chapelle ? est-ce un accident ou un attentat perpétré par les protestants ?
Si l’on sauve la châsse, les dégâts s’avèrent cependant importants : aux pliures du tissu alternent de noires brûlures et de grands trous causés par des gouttes de métal en fusion (sur le Linceul déplié ce sont ces traces qui attirent d’abord l’œil : deux lignes noires parallèles au bord long du tissu et des marques en forme de triangles). L’eau jetée pour refroidir le reliquaire ou éteindre le feu a laissé de petits cernes. Mais l’image est épargnée !
Les protestants affirment alors que le Linceul a été détruit. Dans son Traité des reliques, Calvin écrit : « Quand un suaire a été brûlé, il s’en est toujours trouvé un autre le lendemain. On disait bien que c’était celui-là même qui avait été auparavant, lequel s’était par miracle sauvé du feu, mais la peinture était si fraîche que le mentir ne valait rien. » Quant à Rabelais, on lit dans son Gargantua (chapitre 27), publié en 1535 : « Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Chambéry qui brûla trois mois après et si bien qu’on n’en pût sauver un seul brin. » Pour faire taire les bruits, répandus surtout par les protestants de Genève, le pape Clément VII envoie à Chambéry une commission d’enquête présidée par le cardinal Louis de Gorrevod ; le compte rendu officiel publié le 15 avril 1534 conclut à l’identité absolue du Linceul sauvé du feu.
Le même jour, la relique est confiée aux Clarisses de Chambéry qui rapiècent les trous et renforcent le Linceul en cousant sur l’envers une doublure en toile de Hollande ; pièces et doublure seront retirés lors de la restauration de 2002. Les religieuses laissent en outre une description précise du Linceul.
Cet incendie démontre que l’image du Linceul n’est pas une peinture. En effet, l’argent ne fond qu’à 960° et, si la température n’a pas atteint ce chiffre à l’intérieur de la châsse, elle n’a pu, selon Rogers, y être inférieure à 200°. Or tout colorant aurait été détruit ou modifié, au moins par endroit et notamment près des brûlures.
Par ailleurs, cet incendie a été évoqué, après 1988, pour expliquer un « rajeunissement » du Linceul qui aurait été dû à une contamination du tissu modifiant sa teneur en carbone 14 ; la thèse est aujourd’hui rejetée par les physiciens et le débat clos.

TURIN (1997)*

Dans la soirée du 11 avril 1997, un incendie se déclare dans la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin et plus précisément dans la chapelle Guarini, lieu habituel d’exposition du Linceul. Depuis 1993 cependant, en raison de travaux de restauration, le reliquaire a été déplacé derrière le maître-autel. L’incendie, provoqué par un court-circuit ou par un incident lié aux travaux, fait rage dans la chapelle (dont la coupole est bientôt entièrement détruite) et ne sera maîtrisé qu’à l’aube du 12 avril.
Le Linceul est conservé dans un reliquaire en argent, lui-même inséré dans une châsse en verre blindé de plusieurs centimètres d’épaisseur et derrière un écran en verre. Le feu se propage, la chaleur est intense, un des piliers de soutien de la coupole s’est déjà effondré quand Mario Trematore, un pompier qui n’est pas de service mais est venu prêter main-forte à ses collègues, réussit, au péril de sa vie, à briser, à coups de masse répétés jusqu’à l’épuisement, le coffret de verre et à sortir le reliquaire, avant de s’effondrer sans connaissance.
Si une partie de la cathédrale et du palais royal de Turin sont détruits, le Linceul, lui, est sauvé ; il est transféré dans le palais de l’archevêché. Deux jours plus tard, la Commission internationale pour la conservation du Linceul de Turin déclare, après examen effectué en présence du cardinal Saldarini, qu’il n’a subi aucun dommage. Mario Trematore est hospitalisé plus d’une semaine ; il sera décoré par la République italienne et le souverain pontife.
Il existe des vidéos en ligne de l’incendie ; voir en particulier https://youtu.be/DRUP9u39OaI .

Les papes et le Linceul du Christ *

L’histoire du Linceul commence avec celle des papes puisque les Évangiles nous montrent, le matin de Pâques, le premier d’entre eux, saint Pierre, penché sur le tombeau vide où gisent les linges funéraires de Jésus de Nazareth.
Beaucoup plus tard, le pape Jean VII (705-707) apporte à Rome le voile de Véronique. On attribue au pape Grégoire II (715-731) une lettre rappelant la légende d’Agbar. En 769, le pape Étienne III parle de l’image d’Édesse au cours d’un synode au Latran. Le pape Innocent III reçoit, datée du 1er août 1205, une lettre de Théodore Ange, protestant en particulier contre le recel du Linceul à Athènes. D’après Marco Polo, un pape du XIIIe siècle (Grégoire X ?), aurait reçu du Grand Khan (Khubilaï ?) une toile d’amiante pour y mettre le Saint Suaire que l’on pensait être aux mains des Latins.
En 1354, le pape Innocent VI approuve la fondation de la collégiale de Lirey puis lui accorde des privilèges. Le 6 janvier 1390, le pape Clément VII, contre l’avis de l’évêque de Troyes Pierre d’Arcis, autorise la poursuite des expositions du Linceul à Lirey, sans pour autant affirmer l’authenticité de la relique. En 1467, le pape Paul II érige la chapelle ducale de Chambéry en collégiale puis, en 1572, le pape Sixte IV lui accorde le titre de « Sainte-Chapelle ». En 1506, le pape Jules II institue la fête liturgique du Saint Suaire en choisissant le 4 mai, lendemain du 3 où l’on célèbre l’invention de la Sainte Croix par sainte Hélène. En 1582, le pape Grégoire XIII accorde une indulgence plénière à tous les fidèles assistant à une ostension. En 1815, le pape Pie VII, de retour de son dernier exil, procède lui-même à l’ostension. C’est à la demande du pape Pie XI qu’a lieu l’ostension de l’année sainte 1933.
En 1983, le Linceul, détenu par la maison de Savoie depuis 1453, devient, par legs du dernier roi d’Italie Umberto II, propriété du Saint Siège ; le custode pontifical est désormais l’archevêque métropolitain de Turin.
La dévotion du pape Jean-Paul II pour le Linceul est évidente ; il le qualifie de « provocation à l’intelligence » et invite les scientifiques à poursuivre leurs recherches. Les papes Benoît XVI et François parlent d’« icône » et participent aux ostensions, l’un en 2010 et l’autre en 2015. En novembre 2025 le pape Léon XIV, nouvellement élu, exprime son souhait de venir à Turin voir le Saint Suaire.

Les reconstitutions *

Depuis la révélation en 1898 du visage de l’homme du Linceul, les études médico-légales se sont multipliées ; leurs résultats ont permis diverses modélisations, dont deux particulièrement intéressantes, à presque un siècle d’écart : le crucifix de Villandre et The Mystery Man. Récemment avec l’apparition de l’intelligence artificielle (IA), plusieurs reconstitutions du visage du Christ, à partir du Linceul de Turin, ont circulé sur la toile. On est cependant en droit de se poser la question des limites et des risques de confier une reconstitution du visage de Jésus à une intelligence artificielle.

LE CRUCIFIX DE VILLANDRE*

Le Dr Pierre Barbet (1883-1961), chirurgien à l’hôpital privé parisien Saint-Joseph, explique avoir demandé à son confrère le Dr Charles Villandre (1879-1943) de modeler un crucifix ; Charles Villandre était en effet chirurgien au même hôpital mais aussi sculpteur et graveur de médailles.
La réalisation, connue sous le nom de « crucifix de Villandre » représente bien la synthèse des recherches du Dr Barbet. Le Christ a la tête inclinée en avant, couronnée de branches épineuses en forme de calotte fixée par une tresse de joncs ; la face est modelée selon les photographies du chevalier Enrie ; les mains sont fixées par des clous qui traversent le poignet, les pouces rétractés ; les pieds sont cloués ensemble, le gauche au-dessus du droit, avec un seul clou ; les bras sont distendus et forment un angle de 60° avec l’horizontale ; les genoux sont pliés selon un angle de 120° par rapport au bois de la croix.
Le corps du Christ est réalisé en bronze et cloué sur du bois naturel ; un exemplaire de ce crucifix est référencé sur POP, la Plate-forme Ouverte du Patrimoine (ministère de la Culture).

THE MYSTERY MAN *

The Mystery Man est une exposition itinérante qui retrace les derniers moments de la vie du Christ ainsi que les études menées sur le Linceul de Turin, avant de proposer une reconstitution extrêmement réaliste de l’homme du Linceul tel que les analyses médico-légales le révèlent.

© Artisplendore

Le corps a été réalisé avec les dernières technologies à partir des études scientifiques et anthropologiques. Il est en latex et silicone et les cheveux sont naturels. Il mesure 1,78 m pour 75 kg. Il est totalement nu, dans la position où la rigidité cadavérique l’a saisi : allongé sur le dos, tête et buste relevés, mains croisées sur le pubis, jambes arquées, pieds posés sur les talons. Il porte les traces de multiples contusions, d’une flagellation intense, d’un couronnement d’épines, d’un portement de croix, d’une crucifixion et d’un coup de lance. Les cheveux, en désordre et sales à cause du mélange de sang et de sueur, présentent une petite tresse sur la nuque ; le visage est tuméfié, le nez dévié, l’œil droit abîmé, une épaule disloquée, une jambe contractée.
L’exposition, qualifiée de voyage historique, artistique et scientifique, a été développée par la société ArtiSplendore ; son commissaire, Álvaro Blanco, y a consacré plus de 15 ans de travail.
Inaugurée dans la cathédrale de Salamanque (Espagne) le 13 octobre 2022, l’exposition a circulé depuis en Espagne et en Italie ; elle continuera de tourner, les prochaines années, dans diverses villes du monde entier. Elle accueille des foules immenses (plus de 70 000 personnes en cinq mois à Salamanque) et ne laisse personne indifférent.

Copies, linges et vêtements*

FAUX SUAIRES ET AUTRES RELIQUES FUNÉRAIRES*

Les reliques, reliquae, sont les restes laissés par Jésus ou un saint : partie du corps ou objets. La dévotion envers celles-ci remonte au culte des martyrs des premiers siècles. Plus tard, les empereurs byzantins pratiquent une intense politique d’acquisition. Le transfert des reliques vers l’Occident, déjà initié sous Charlemagne, s’amplifie « avec les croisades puis avec le pillage systématique des églises de Constantinople par les Latins en 1204 qui perm[et] d’introduire sur le marché environ 3 600 reliques issues de près de 500 saints ». Au XIIIe siècle saint Louis effectue de nombreuses acquisitions, en particulier de reliques de la Passion pour lesquelles il fait construire la Sainte-Chapelle.
Ces trésors, à Constantinople puis Paris, renforcent le pouvoir politique en le liant plus intimement au sacré, augmentant la légitimité des souverains et le prestige de l’État ; ils nourrissent la piété populaire, générant un afflux de pèlerins, source de richesse pour le détenteur et la cité. Les enjeux sont tels que se créent, malgré l’interdiction en 1215 du 4e concile de Latran, un véritable commerce et une production assez intensive de faux. Cependant la multiplicité des reliques n’exclue pas la possibilité que l’une d’entre elles soit véritable et la question de l’authenticité ne se pose pas hier comme aujourd’hui, malgré les mises en garde du concile de Trente : « la présence de plusieurs suaires ? concurrents ? ne crée pas un problème insoluble, les papes pouvant en promouvoir en même temps plusieurs ».
Les reliques les plus recherchées se rapportent à la mort et à l’ensevelissement de Jésus. Des distinctions sont nécessaires selon le type de linge funéraire (suaire, mentonnière, bandelettes, linceul) ; selon qu’il se présente entier ou en fragments (les pratiques médiévales étant d’envoyer des parcelles aux prélats, princes, églises ou abbayes que l’on souhaite honorer) ; selon qu’il s’agit de copies, de dimensions identiques à l’original ou non, délibérément présentées comme vraies ou seulement comme copies de dévotion ; de reliques dites de contact (3e classe) c’est-à-dire de duplicata ayant touché la vraie relique et devenant ainsi comme une nouvelle relique, etc.
Jean Calvin, dans son Traité des reliques, cite les linceuls d’Aix-la-Chapelle, Le Traict, Besançon, Cadouin, une ville de Lorraine, Trèves, Rome. Nicolas Sarzeaud, dans son étude de 2024 sur les suaires du Christ en Occident, en dénombre une centaine depuis le Moyen Âge.
Les principaux faux linceuls sont : Aix-la-Chapelle et Compiègne, Besançon (le seul à porter une image), Cadouin, Carcassonne. D’autres linges, vraies ou fausses reliques, se rapportent à la Passion de Jésus : le voile de Manoppello, le suaire d’Oviedo, la « sainte coiffe » de Cahors, les tuniques d’Argenteuil et de Trèves.

AIX-LA-CHAPELLE ET COMPIÈGNE (LES SUAIRES DE)*

Les suaires d’Aix-la-Chapelle et de Compiègne sont deux pièces distinctes issues d’une même fausse relique.
Charlemagne a reçu du patriarche de Jérusalem ou du calife Haroun al Rashid un certain nombre de reliques dont font partie le sindon munda, « linceul pur » ou « suaire » (qui pourrait correspondre à ce qu’Arculf, évêque de Périgueux, raconte avoir vu vers 670 à Jérusalem), un sudarium Domini, un linteum Domini ; et de l’impératrice Irène une tunica Domini, la tunique d’Argenteuil. On retrouve les trois premières en 804 dans un inventaire des reliques conservées dans la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle, alors capitale de l’empire carolingien ; Louis le Pieux, fils de Charlemagne, les donne à la nouvelle abbaye Salvatoris ad Indam de Kornelimünster. Or, en 875 ou 877, Charles le Chauve organise un échange de reliques entre l’abbaye Saint-Corneille, qu’il vient de fonder à Compiègne où il est en train d’asseoir son pouvoir impérial, et celle d’Inde, qui prend aussi le nom de Saint-Corneille après avoir reçu de Compiègne le chef du pape martyr : le linceul est alors partagé entre les deux abbayes et Compiègne obtient une pièce de tissu ne portant ni image ni de taches de sang, épaissie à cause des aromates dont elle a été, semble-t-il, imbibée.
Kornelimünster devient alors un pèlerinage important pour les peuples germaniques tandis qu’en 1079 Philippe Ier fonde à Compiègne la foire de la mi-carême pour commémorer la translation du suaire ; en 1194, le pape Célestin III accorde une indulgence pour ceux qui vénéreront le suaire à cette occasion. Tout au long du Moyen Âge, le suaire de Compiègne est l’objet d’un culte important, avant d’être éclipsé par celui de Cadouin.
Le suaire de Compiègne disparaîtrait à la Révolution à moins qu’il n’ait été détruit par maladresse en 1848. L’ancienne abbaye d’Inde, quant à elle, conserve les reliques (dont l’autre partie du linceul évoquant une sorte de couverture décorative ornée de broderies de même couleur que l’étoffe) qui se trouvent actuellement dans l’église paroissiale de Kornelimünster. Des ostensions du suaire ont lieu tous les sept ans.

ARGENTEUIL (LA TUNIQUE D’)*

Donnée à Charlemagne par l’impératrice byzantine Irène vers 800-803, la tunique est à Argenteuil depuis l’an 814, aujourd’hui conservée dans la basilique Saint-Denys ; elle est honorée comme le « vêtement sans couture » tissé par Marie, porté par Jésus jusqu’à la crucifixion et tiré au sort par les soldats romains. Ce linge de corps (chiton) présente de nombreuses traces de sang. Après bien des vicissitudes, il nous est parvenu très abîmé, ayant été découpé pour être enfoui lors de la Révolution.
La tunique mesure 122 cm de haut sur 90 de large sous les bras. Diverses analyses scientifiques ont été effectuées de 1992 à 2005.
Les analyses textiles montrent qu’il s’agit d’un tissu en laine, brun-rouge (teinté par une plante rubiacée), avec des fils en torsion Z, inconsutile (ne présentant aucune couture) et tissé sur un métier familial semblable aux métiers de la Palestine au temps de Jésus.
Sur le tissu, on relève des traces de la terre de Jérusalem, des grains de sable d’une zone désertique, des pollens typiques de la Palestine, des cellules de peau, des cheveux et des pellicules, des champignons microscopiques (mycélium), des traces de contamination (acariens, bactéries), des résidus d’aluminium (de l’alun pour fixer la teinture), des sels minéraux (calcium, fer) ; les ourlets sont cousus avec des poils de chameau.
Les recherches sanguines confirment qu’il s’agit de sang humain, de groupe AB (présent dans 3,2 % de la population mondiale et 4 à 5 % de la race blanche) provenant d’un individu torturé, déshydraté, épuisé, ayant abondamment transpiré et saigné. Des cristaux d’urée montrent une forte baisse de l’adénosine triphosphate (ATP), des globules rouges « crevés » confirment une sueur de sang. Une cartographie des taches de sang a été établie.
Deux datations par le carbone 14 donnent des intervalles différents : entre 530 et 650 ou entre 670 et 880.
À ce stade, les tests scientifiques ne permettent pas de définir un lien plus étroit avec le Linceul de Turin.

BESANCON (LE SUAIRE DE)*

Dans son parcours depuis l’Orient vers Lirey en Champagne le Linceul de Turin a-t-il transité par la Franche-Comté ? Selon une majorité d’auteurs, il aurait été ou bien rapporté, après la 4e croisade, par Othon de La Roche, duc d’Athènes, ou bien envoyé par lui en 1206 à son père, Ponce de La Roche, qui l’aurait remis à l’archevêque de Besançon.
Il n’y a pas d’ostensions d’un linceul à Besançon au XIIIe ni au XIVe siècle, bien qu’un rituel de 1253 mentionne que le mystère pascal est joué à la cathédrale avec un sudarium, certainement un linge à usage liturgique qui ne semble avoir porté aucune image. Survient en 1349 l’incendie de cette église, au cours duquel le suaire de Besançon serait volé. Il réapparaîtrait quelques années plus tard, mais en deux endroits : à Lirey et à Besançon. Selon une hypothèse, le Linceul, sauvé de l’incendie, serait remis entre les mains de Geoffroy de Charny à Lirey. Une autre théorie veut que le Linceul resurgisse dans la cathédrale de Besançon même.
En fait, le document le plus ancien connu et encore existant mentionnant explicitement l’ostension d’un suaire à Besançon date du 25 mars 1523, comme l’établit le R. P. de Gail. Et ce suaire de lin, qui n’existe plus aujourd’hui, n’est pas du tout assimilable au Linceul de Turin, car il est connu pour avoir porté l’image peinte d’un corps mais seulement de sa partie antérieure, nettement visible sur les faces recto et, par capillarité, verso du tissu. De plus, ce suaire de Besançon ne présente aucune trace de flagellation, mais seulement les cinq plaies majeures du crucifié de l’Évangile. « Si les petites plaies paraissent de toutes parts dans le Suaire de Turin, c’est qu’on enveloppa le corps de Jésus-Christ dans celui-là, aussitôt qu’il fut descendu de la Croix, avant qu’il fut lavé et embaumé ; mais on ne le couvrit du Suaire de Besançon qu’après ; c’est pour cela que les petites plaies n’y paraissent point comme elles paraissent dans l’autre », explique une dissertation de 1714 en faveur de l’authenticité du suaire de Besançon.
Plus scientifiquement, des dessins anciens suggèrent qu’il n’a été en fait qu’une mauvaise reproduction de la face antérieure du Linceul de Lirey. En effet, nombre de semblables copies ont été exécutées pendant et après le séjour du Linceul à Saint-Hippolyte, de 1418 à 1452-1453.
Le suaire de Besançon fait l’objet d’ostensions publiques dans la cathédrale, puis du haut de sa tour, une puis deux fois par an. En 1794, tout le monde est d’accord pour le détruire comme faux.

CADOUIN (LE SUAIRE DE)*

Pendant sept siècles et jusqu’en 1934, un village périgourdin a été le lieu de la vénération d’un linge connu sous le nom de « Saint Suaire de Cadouin », considéré alors comme une relique de la Passion de Jésus et conservé dans une abbaye cistercienne d’une grande qualité architecturale.
Ce suaire est une toile de lin et de soie, de 2,81 m de long par 1,13 m de large, sans aucune image, portant à chaque extrémité deux bandes d’inégale largeur, décorées d’ornements polychromes (étoiles, fleurs et inscriptions) brodés à la soie.
Durant la première croisade (1096-1099), l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, légat du pape, meurt à Antioche en 1098 en confiant ce linge à son chapelain. Ce dernier le remet à un prêtre périgourdin qui le rapporte dans une petite église près de Cadouin. Celle-ci brûle et le linge est mis à l’abri, vers 1117, auprès des moines bénédictins de Cadouin dont le monastère a été fondé en 1115. Un texte de 1214 atteste que Simon de Montfort, chef de la croisade contre les cathares, confie à ces moines le soin de brûler des cierges en l’honneur du Saint Suaire et pour le salut de son âme. À partir de cette date l’histoire de l’abbaye est intimement mêlée à celle de sa relique avec les privilèges des papes et la protection des rois, les pèlerinages et les ostensions annuelles. Puis à la grandeur succède la décadence, liée au déclin de la communauté monastique dont les derniers moines sont dispersés par la Révolution.
Le suaire est épargné de la furie destructrice des révolutionnaires par le maire de Cadouin qui le cache, puis il est de nouveau exposé dans l’abbatiale, devenue église paroissiale à la faveur de la Révolution. En 1797, le pèlerinage est solennellement relancé mais il n’est plus fréquenté que par les fidèles de Cadouin et par les paroissiens voisins. Le village s’endort paisiblement jusqu’en 1866, date à laquelle Mgr Dabert, sacré évêque de Périgueux, cherche un sanctuaire diocésain capable de drainer des foules de pèlerins pour participer à son projet d’évangélisation diocésaine. Apprenant l’existence à Cadouin d’une relique de la Passion, il jette son dévolu sur le « Saint Suaire » et l’histoire de Cadouin s’en trouve relancée. Cela dure jusqu’en 1934, époque où l’on décide de déchiffrer les inscriptions présentes sur les bandes ornementales du linge : elles se révèlent être des caractères coufiques invoquant Mahomet et Allah et vantant la gloire du calife fatimide Al-Musta’li et de son vizir Al-Afdal qui ont gouverné la Basse-Égypte de 1094 à 1101. De nouvelles études menées en 1981 montrent qu’il s’agit bien d’un linge musulman tissé à la fin du XIe siècle et qui n’a donc jamais couvert la tête de Jésus au tombeau.

LIERRE (LE LINCEUL DE)*

Le linceul de Lierre dit aussi « Saint Suaire de Lierre » est un tissu d’origine germanique mesurant 1,47 m sur 0,40 m et portant une double silhouette humaine ; il est conservé à l’église Saint-Gommaire de Lierre en Belgique.
Réalisé en 1516, c’est un document unique nous montrant fidèlement à quoi ressemblait le Linceul actuellement à Turin avant l’incendie de Chambéry en 1532, d’où son intérêt parmi les innombrables représentations du « Saint Suaire ». Il remonte à l’époque où Marguerite d’Autriche, veuve du duc de Savoie Philibert le Beau et donatrice en 1509 d’une châsse pour le Linceul, est gouvernante des Pays-Bas espagnols, lesquels comprennent alors l’actuelle Belgique. À la suite de Rémi van Haelst, il est souvent attribué à Albrecht Dürer ou à Bernard van Orley ce qui, stylistiquement, est plus qu’improbable, ce dessin étant « archaïque », voire médiocre, et donc indigne de ces grands artistes de la Renaissance.
Le plus important reste la reproduction, à leur emplacement exact, des quatre séries de trous ronds disposés en L, que l’on retrouve actuellement sur le Linceul de Turin au milieu des grosses brûlures de 1532. Il s’agit de brûlures plus anciennes, peut-être dues à des charbons d’encens tombés sur l’étoffe, alors pliée en quatre, lors d’un encensement. Cependant, l’auteur du dessin les a probablement prises pour des gouttes de sang puisqu’elles sont peintes en rouge. Les mêmes traces disposées en L se retrouvent sur une miniature du codex Pray généralement daté de la dernière décennie du XIIe siècle, avec en-dessous le texte de l’Exultet de la vigile pascale.

MANDYLION ET LE VOILE DE VÉRONIQUE (LE)

Trois images sur tissu, dites acheiropoïètes, ont été considérées comme des reliques par les chrétiens : le Linceul de Turin, le « mandylion » et le « voile de Véronique ». Les deux dernières ne présentent qu’un visage dénommé « Sainte Face » et sont source d’une très abondante iconographie. Leur origine légendaire présente des similitudes : soit il s’agit d’un portrait volontairement réalisé, soit d’une image miraculeusement « imprimée » par contact avec la face de Jésus ; l’une est liée à la légende d’Agbar, l’autre à la légende d’une sainte imaginaire dénommée Véronique. Comment les distinguer ?
C’est essentiellement dans le monde byzantin que le mandylion a suscité de très nombreuses représentations, particulièrement au sein de l’Église orthodoxe où il est à l’origine de multiples icônes ; de rares représentations cependant, inspirées de l’art byzantin, existent en Occident. Patrick Peccate indique qu’au XIIe ou XIIIe siècle deux « Sainte Face », répliques du mandylion orthodoxe mais qualifiées de véroniques, apparaissent, l’une à Rome et l’autre à Laon. Au XIIIe siècle, La légende dorée de Jacques de Voragine rapporte l’histoire du mandylion et également celle de la véronique que l’auteur insère alors dans le cadre de la Passion de Jésus. À la fin du Moyen Âge, à la faveur des Mystères de la Passion qui se jouent en public dans la chrétienté occidentale, le rôle de Véronique sur le chemin du calvaire se fixe : le voile supplante le mandylion.
Iconographiquement le voile de Véronique est représenté suspendu (comme le rideau du Temple) ou tenu par la sainte ; puis à partir du XVe siècle le visage de Jésus est souvent couronné d’épines, ce qui n’est jamais le cas du mandylion qui ne se réfère pas à la Passion.
Les véroniques conservées à Rome (Saint-Pierre, chapelle Sixtine, Sancta Sanctorum) ou à Manopello sont des reproductions issues du mandylion oriental qui a pris son autonomie avec une légende différente, plus adaptée à la sensibilité de la chrétienté occidentale.

MANOPELLO (LE VOILE DE)*

Les capucins de Manoppello, dans les Abruzzes (Italie), conservent depuis 1638 un voile de 17,5 x 24 cm portant l’image d’un visage qui offre quelques points de ressemblance avec celui du Linceul de Turin.
Des témoignages anciens l’évoquent : sainte Julienne de Norwich dit l’image « sombre et déplaisante », ce qui est le cas du voile sans éclairage ; Martin Luther que « ce n’est rien d’autre qu’une petite planche noire carrée (…) recouverte de lin clair, avec par-dessus un autre tissu de lin transparent (…), le pauvre pèlerin n’y voit que du lin transparent », ce qui est le cas du voile s’il est trop éclairé. Selon le P. Heinrich Pfeiffer, ce serait la vraie « véronique » de Saint-Pierre de Rome, disparue en 1527 ; d’ailleurs, son reliquaire, fracturé, est toujours au Vatican tandis que, dans le coin inférieur droit du voile, un éclat de cristal est resté fiché. Quoi qu’il en soit, l’histoire jusqu’en 1638 foisonne de contradictions, ce qui n’empêche pas le développement d’une dévotion autour de l’image dite miraculeuse.
Les spécialistes aussi foisonnent d’avis divers.
En 1999 Donato Vittore conclut à l’impossibilité d’une œuvre peinte puis en 2006 Mechtild Flury-Lemberg affirme le contraire avant que Giulio Fanti et Paolo Di Lazzaro ne trouvent de la peinture ; on relèverait même des coups de pinceau destinés à des « rehauts ».
Sur le tissu, d’abord qualifié de byssus, puis de soie ou laine très fine, enfin de lin très fin, l’image est « imprimée » comme les anciennes diapositives, parfaitement visible des deux côtés. Elle a une coloration intense et est tracée avec précision. On ne voit le visage que sous un angle spécial ou en plaçant un écran opaque à l’arrière. À contre-jour le tissu est transparent ; à l’ombre il est ocre foncé. Des photographies ont mis en évidence de minuscules taches de sang.
Tout comme celui du Linceul, le visage de Manoppello a le nez cassé, la barbe arrachée, une joue enflée ; mais c’est celui d’un homme en vie ! Alors ? Relique formée par contact avec le visage de Jésus vivant ou œuvre peinte ?
La première solution ne supporte que deux explications : soit le linge a essuyé la face de Jésus, avant sa mort, par exemple sur le chemin du calvaire, soit il l’a touchée lors de ou après Sa résurrection, ce que suggère dès 1997 sœur Blandina Paschalis Schlömer, experte en iconographie. Mais Jean-Maurice Clercq affirme en 2020 que les visages du voile et du Linceul ne sont pas superposables.
Reste la seconde solution d’une peinture ; Pierre de Riedmatten, en 2022, conclut à une aquarelle sur un lin très fin, suggérant même qu’il s’agisse de « l’autoportrait (…) réalisé par Albrecht Dürer en 1506 et disparu lors du sac de Mantoue en 1630 ».
Tant qu’il sera impossible d’accéder au tissu en retirant ses vitres de protection, il sera difficile d’aller plus loin.

OVIEDO (LE SUAIRE D’)*

Le suaire d’Oviedo est une pièce archéologique conservée dans la cathédrale d’Oviedo (capitale de la principauté des Asturies, Espagne) depuis le Moyen Âge. De forme approximativement rectangulaire, il présente toutefois quelques irrégularités. Il s’agit d’un tissu de lin qui a subi les aléas de l’histoire et dont les bords ont été recoupés à plusieurs reprises, tantôt pour en distribuer des parcelles à titre de reliques, tantôt pour tenter de réparer les dommages subis. Ses dimensions sont d’environ 83 x 53 cm. Le tissu était à l’origine blanc, tissé en lin sur un métier vertical manuel ; il présente une texture de taffetas ; il ne possède pas de lisières, ce qui laisse supposer que ses dimensions initiales étaient encore plus importantes.
Le suaire d’Oviedo correspond au vêtement que tout homme hébreu porte au Ier siècle de notre ère pour essuyer la transpiration, d’où son nom de sudarium en latin ou soudarion en grec ancien.
Ses deux faces présentent des taches, certaines presque symétriques, composées de sang humain de groupe AB ainsi que d’autres fluides organiques et de matières biologiques, principalement d’origine humaine, mais aussi non humaine : poils de rat et de chat, spores fongiques, structures bactériennes et grains de pollen de diverses plantes. Son état de conservation est relativement bon, compte tenu de son âge et du degré de contamination organique et inorganique. L’étude génétique du sang s’est avérée très difficile, l’ADN nucléaire étant fortement dégradé et ne subsistant qu’en de très petits fragments. Cependant, de l’ADN mitochondrial humain, très détérioré, a été découvert : il appartient à la région HV1 (16024-16365).
Après une étude scientifique du suaire d’Oviedo, il apparaît que rien ne contredit l’hypothèse de son utilisation, dans la province romaine de Judée au Ier siècle de notre ère, pour envelopper le corps d’un homme juif décédé dans des circonstances similaires à celles décrites dans les évangiles comme relatives au personnage historique de Jésus de Nazareth, à part le test au carbone 14 qui a abouti à une datation au VIIe siècle de notre ère. Les taches de sang et autres fluides cadavériques correspondent à des blessures causées par une couronne d’épines en forme de casque, par la flagellation à l’aide d’un flagrum taxilatum romain ; une tache complexe mêlant le sang à un autre fluide non sanglant est compatible avec une blessure causée par la plaie de sortie de la lance. Bien plus, les taches de sang sont compatibles avec celles du Linceul de Turin, de même que les caractéristiques craniométriques et faciales, au point qu’il a été établi que les deux linges auraient successivement recouvert le corps d’une même personne : le suaire d’Oviedo aurait été utilisé en premier, puis le Linceul de Turin.

TRÈVES (LA TUNIQUE DE)*

On comptait jadis 78 lieux où étaient vénérées des tuniques, beaucoup ne devant être que des fragments ou des reliques de contact. Cependant, deux d’entre elles se distinguent et rivalisent, celle d’Argenteuil et celle Trèves (la « sainte robe »), à moins qu’elles ne soient complémentaires. En effet, selon les coutumes vestimentaires hébraïques, la tunique de Trèves pourrait être le vêtement précieux de dessus qui a été tiré au sort car n’étant pas en contact avec les plaies de Jésus et la tunique d’Argenteuil, le vêtement de dessous, plus léger mais extrêmement maculé, ayant fait partie du lot d’habits divisé en quatre.
À Trèves, la tradition dit que sainte Hélène remet cette tunique en 327 à l’évêque Agritius, lequel fait construire la cathédrale au-dessus d’un ensemble de maisons données par la sainte pour être transformées en memoria afin d’abriter la relique.
Les archives ne font cependant que deux allusions incertaines, en 1072 et 1105, à la tunique dont la présence à Trèves n’est véritablement attestée que depuis 1127. Elle est transférée en 1196 près du nouveau maître-autel de la cathédrale. Les pèlerinages laissent peu de traces jusqu’en 1512 où elle est publiquement exposée. Depuis, les ostensions sont rares et irrégulières mais attirent beaucoup de pèlerins. La dernière remonte à 2012.
Cette tunique mesure 148 cm de hauteur devant et 157 cm de dos ; les largeurs inférieure et supérieure sont de 109 cm et 70 cm ; les manches sont longues de 46 cm et larges de 31 cm.
Les experts en tissus anciens la datent de l’Empire romain et constatent des consolidations au moyen de tissus des VIe au IXe siècle. Tel est l’état de la question lorsqu’en 1999 Mechtild Flury-Lemberg déclare que la tunique est essentiellement constituée de nombreuses couches de tissus (gaze, tulle, taffetas de soie) datant de 1512, 1890 et 1891. Au dos, au milieu de ces couches de protection, on distingue quelques fragments de laine verdâtre ; celle-ci, décomposée en fibres agglomérées en une sorte de feutre, se présente comme des flocons de poussière dont l’état ne permet aucune étude scientifique. Ces débris représentent, selon la spécialiste, la totalité de ce qui reste de la relique véritable altérée par l’humidité.
Ainsi la tunique de Trèves est donc soit un vêtement intégrant un fragment d’une relique initiale, soit une relique de contact, dite aussi de 3e classe.

VÉRONIQUE (LE VOILE DE)*

Rien de plus embrouillé que la question du voile de Véronique et de la « Sainte Face » qui s’y serait « imprimée » miraculeusement. Cet épisode est inconnu des évangiles ; la tradition remonte au IIIe siècle et s’enracine profondément dans la dévotion populaire jusqu’à en faire la 6e station du chemin de croix.
« Véronique » traduit le grec Bérénice qui est un composé de phéro ou béro en macédonien qui signifie « porter » et de nikê pour « victoire ». Ce n’est donc pas la traduction de « vraie image » (vera-icône) comme on l’affirme trop souvent.
Certains auteurs racontent que Pilate guérit l’empereur Tibère avec le voile et que le pape Clément Ier en hérite ensuite ; à moins que Véronique ne le porte à saint Pierre pour guérir le futur empereur Vespasien. Le linge resterait alors à Rome où il est attesté au IVe siècle dans l’apocryphe des Actes de ce qui arriva à Jésus-Christ sous Pilate et celle de Bérénice dans l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée : Bérénice, l’hémorroïsse guérie par Jésus, lui élève une statue à Césarée. Quant à l’histoire de la rencontre de Jésus et de Bérénice sur le chemin du calvaire, elle est signalée à Rome vers 705 sous le pontificat de Jean VII.
Vers 1300 la dévotion des pèlerins pour la véronique de la basilique Saint-Pierre est rapportée par Dante. Jacques de Vérone ne précise le lieu présumé de la rencontre de Jésus et de Véronique à Jérusalem qu’en 1335.
De nombreux voiles de Véronique ont été vénérés jadis dans toute la chrétienté, certains subsistent encore. En Espagne, la cathédrale andalouse de Jaén conserve une intéressante véronique, antérieure, semble-t-il, à 1246. À Gênes, celle de l’église Saint-Barthélemy est datée du VIe siècle et a été ramenée de Constantinople en 1362. À Rome, celle de la chapelle Sixtine a été identifiée en 1997 par Arnold Nesselrath comme une peinture du IIIe siècle apparue dans la ville éternelle au VIe siècle. Celle de la Sancta Sanctorum au Latran n’est qu’une œuvre siennoise du XIVe siècle, expertisée en 2004. Quant à celle conservée actuellement dans la basilique Saint-Pierre, il ne s’agit que d’un tissu décoloré sans image, provenant du Latran d’où il a été envoyé au début du XVIIe siècle, l’original ayant mystérieusement disparu vers 1506 au moment de la reconstruction de la basilique ou pendant le sac de Rome de 1527.
Le voile aujourd’hui conservé et vénéré à Manoppello depuis le XVIIe siècle pourrait être cet original provenant de Rome.