Histoire
Sommaire
N.B.
Les notices de ce site font actuellement l’objet d’une révision, parallèle au projet de réédition du Dictionnaire du Linceul de Turin de Daniel Raffard de Brienne (1997).
Les titres des notices déjà révisées sont suivies d’un astérisque.
Le Linceul des origines au XIVe siècle
JÉRUSALEM
Du fait de la discrétion requise en temps de persécution et du fait de l’absence totale d’archives de l’époque, on ignore dans quelles conditions le Linceul est conservé pendant les premiers siècles. Une phrase de l’évangile apocryphe des Hébreux, écrit au IIe siècle, atteste toutefois cette conservation.
À défaut de documents écrits, l’iconographie confirme la conservation du Linceul pendant les premiers siècles. Dès le IVe siècle à Rome et plus anciennement en Orient, toutes les représentations du visage du Christ sont inspirées de l’image imprimée sur le Linceul. Les points de ressemblance entre ces représentations et cette image se multiplieront lorsque le Linceul pourra être exposé.
ÉDESSE
C’est à Édesse que l’on retrouve la trace du Linceul. Cette ville extérieure à l’Empire romain se trouve à l’abri des persécutions. Apporté sans doute très tôt, le Linceul y est conservé plié derrière un treillage d’or, ne laissant voir que le visage. On a en effet répugné pendant les premiers siècles à montrer le Christ souffrant : on le présente triomphant.
Sans doute, au cours d’une guerre, le Linceul dit « image d’Édesse » est si bien mis à l’abri qu’on en perd la trace. On le retrouve au VIe siècle dans les ruines causées par une inondation. Il devient alors le protecteur de la cité et on l’associe à la légende du roi Abgar, contemporain du Christ, une légende qui inspirera celle de sainte Véronique.
CONSTANTINOPLE (L’ARRIVÉE DE L’IMAGE D’ÉDESSE À) *
L’image acheiropoïète (non faite de main d’homme) réapparue selon certaines sources à Édesse au VIe siècle jouit alors d’une grande notoriété en Orient. La ville est aux mains des musulmans lorsque le général byzantin Jean Kourkouas y met le siège au printemps 943. La demande des assaillants est pour le moins curieuse puisqu’ils réclament, au nom de l’empereur Romain Ier Lécapène et pour prix de leur départ, la remise de l’image. Malgré l’opposition des habitants, l’émir d’Édesse accepte ; l’évêque Abraham de Samosate est délégué pour recevoir la relique.
L’image enfermée dans un coffret fait, le 15 août 944, fête de la dormition de la Vierge, une entrée triomphale à Constantinople au milieu d’une foule immense. D’abord déposée le soir dans l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, à côté du palais éponyme, elle est vénérée du dehors par l’empereur, ses deux fils et son gendre le co-empereur Constantin VII Porphyrogenète. Puis elle est emportée sur la trière impériale illuminée de torches jusqu’à l’église de la Theotokos du Pharos (Mère-de-Dieu du Phare), édifiée dans la partie sud du grand palais du Boukoléôn, près du phare, et qui abrite une des plus grandes collections de reliques de Constantinople.
Le lendemain, 16 août, elle longe la ville par la mer jusqu’à l’extrémité sud-ouest des remparts, et, portée en procession le long des murailles, franchit la Porte d’Or dédiée aux entrées triomphales de l’empereur. Elle gagne la basilique Sainte-Sophie où elle est offerte à la vénération de la famille impériale, du patriarche et du clergé, des dignitaires, des fidèles ; l’archidiacre Grégoire le Référendaire prononce une homélie évoquant le « resplendissement » de l’image empreinte des sueurs de l’agonie et « embellie » par le sang et l’eau sortis du côté transpercé. Constantin VII est aussi l’auteur d’un discours dont le Récit sur l’image d’Édesse rédigé a posteriori est une amplification. Puis la relique est transportée au palais dans la salle d’audience, le chrysotriklinos, et placée sur le trône impérial. Enfin, elle est déposée dans une chapelle dédiée au Christ Sauveur au-dessus de la Porte de Bronze, entrée officielle du palais.
Peu après, le linge est sorti de son reliquaire et montré à la famille impériale. Après l’avènement de Constantin VII il est transféré à la Theotokos du Pharos.
Une fête commémorative, qui figure toujours dans le calendrier orthodoxe, est instituée le 16 août.
La concentration de reliques à Constantinople sert à renforcer le rayonnement de la capitale de l’empire romain d’Orient qui devient une nouvelle Jérusalem. Mais le but est aussi politique ; ici, l’acquisition de l’image, son entrée triomphale, les lieux où elle est déposée sont hautement symboliques : elle renforce la légitimité, la dignité et le prestige de l’empire et doit lui assurer la protection divine.
LA QUATRIÈME CROISADE *
La 4e croisade est l’occasion pour un croisé franc, Robert de Clari, de voir le Linceul à Constantinople et est cause de la disparition de la relique, présente dans la capitale byzantine depuis 944.
En 1198, le pape Innocent III appelle à une croisade qui va, en fait, lui échapper et finir par être totalement détournée de son but qui était de délivrer les lieux saints. Dans l’été 1202, les croisés se rassemblent pour embarquer à Venise à destination du Caire. Pour des raisons financières (les croisés ne disposent pas de toute la somme à payer aux Vénitiens pour leur transport) puis politiques (le jeune prince byzantin Alexis, dont le père Isaac II a été détrôné, propose aux croisés de l’argent et des hommes s’ils le replacent sur le trône), la croisade est détournée d’abord vers Zara en Dalmatie puis vers Constantinople. En juin 1203, l’armée atteint le Bosphore, prend la ville et rétablit les princes byzantins qui avaient été écartés. Mais l’empereur ne peut encore payer les croisés à qui il demande de rester à son service jusqu’en avril 1204.
C’est durant cette période de violences extrêmes que Robert de Clari voit le Linceul, où l’« on y povoit bien voir la figure Nostre Seigneur », exposé verticalement chaque vendredi à Sainte-Marie des Blachernes ; il relate le fait à son retour.
En février 1204, Alexis IV et son père sont assassinés par une conjuration byzantine. En avril, les croisés et les Vénitiens qui ont perdu leurs débiteurs et déjà commencé à se payer sur les territoires alentours, attaquent Constantinople et mettent la ville à sac, pillant œuvres d’art et reliques. Et le linceul disparaît…
ROBERT DE CLARI *
Robert de Clari, né vers 1170, mort après 1216, est un chevalier picard, fils du chevalier Gilon de Clari et vassal de Pierre d’Amiens pour un tout petit fief situé à Cléry[-sur-Somme]. Il est connu pour avoir laissé un récit de la conquête de Constantinople dans lequel il témoigne avoir vu le « sydoines » (sic) de « Nostre Sire ». S’il est un piètre historien de la 4e croisade faute d’avoir été témoin de certains événements dont il parle ou d’en avoir bien été informé, il se révèle un bon chroniqueur lorsqu’il décrit ce qu’il a vu, comme la ville de Constantinople ou les épisodes guerriers auxquels il participe, d’où l’intérêt de son témoignage. Parti avec son suzerain et un petit contingent de chevaliers picards, il atteint le Bosphore et participe au premier siège de la ville en juillet 1203. Les Latins sont ensuite cantonnés au camp de Galata ; cependant Robert de Clari parcourt Constantinople, visitant palais, moustiers, églises et chapelles. Dans l’église de la Theotokos du Pharos, Robert de Clari énumère les reliques conservées puis mentionne « deux riches vaisseaus d’or qui pendoient en mi la chapelle à deux grosses chaines d’argent », dont l’un renferme « une toile » avec le visage de « Nostre Sire ». (On peut se demander s’il s’agit du mandylion.)
Ensuite, à l’église Sainte-Marie-des-Blachernes, il témoigne, sans faire de relation avec la relique qu’il a précédemment évoquée : « li sydoines là où Nostre Sire fu envelopés, y estoit, qui chascun vendredi se dressoit tous drois, si que on y povoit bien voir la figure Nostre Seigneur ».
Lors de la seconde prise de la ville en avril 1204 et du sac qui s’ensuit, il semble que les reliques conservées dans les deux églises de la Theotokos et des Blachernes, qui se trouvent accolées aux palais impériaux, ont été relativement préservées. Ont-elles alors fait partie de ce qui devait être mis sous la garde de l’évêque de Troyes, Garnier de Trainel, puis qui a été réparti entre l’empereur, les évêques, les Vénitiens ou bien dispersé en Europe occidentale ? Toujours est-il que « ne ne seut on onques, ne Grieu ne François, que cist sydoines devint quant la ville fu prise ».
Après la mort, en 1205, de ses suzerains directs Pierre d’Amiens et Hugues IV de Campdavaine, comte de Saint-Pol, Robert de Clari rentre en Picardie. Il fait don à l’abbaye de Corbie de reliques rapportées de Constantinople qui seront incluses dans deux croix-reliquaires ; il s’applique au récit de la conquête qui comporte ce témoignage précieux et qu’il achève en 1216.
LE LINCEUL À ATHÈNES ?
Une lettre, datée de 1205 et écrite par Théodore Ange (neveu de l’empereur Isaac II) au pape Innocent III, révèle que le Linceul se trouve à Athènes, apporté par un chef des croisés, Othon de la Roche, qui se taille un duché en Grèce. Un prélat voit le Linceul à Athènes en 1206.
Faute d’archives, on ne connaît rien du séjour du Linceul à Athènes. On sait cependant qu’à l’époque, il se trouve entre les mains des Latins, puisqu’on voit, vraisemblablement vers 1266, Khubilai Khan, qui règne à Pékin, remettre aux frères Polo une toile d’amiante destinée à le protéger.
LES TEMPLIERS *
En 1978, Ian Wilson émet l’idée que le Linceul aurait été transporté d’Orient en Occident par les templiers. Cette hypothèse repose, non sur des documents historiques mais sur deux rapprochements discutables : d’une part l’assimilation de l’image du Linceul de Turin avec une tête que les templiers auraient adorée lors de leur réception, d’autre part la parenté entre le commandeur de Normandie, Geoffroy de Charnay, qui aurait été détenteur du Linceul, et le patron de la collégiale de Lirey, Geoffroy de Charny, qui aurait ainsi hérité du Linceul. Selon Wilson, les moines-soldats auraient conservé la relique repliée, comme jadis le mandylion, de façon à ne montrer que le visage de l’image ; ils lui auraient rendu ce culte secret dédié à une tête barbue (parfois appelée le « Baphomet ») qu’on leur reproche en 1307.
En 1997, Daniel Raffard de Brienne émet déjà les objections suivantes : « On ne voit pas comment les templiers, qui ne sont intervenus ni à Constantinople ni à Athènes, auraient pu entrer en possession du Linceul. On ne voit pas non plus pourquoi ils l’auraient replié comme le mandylion ni pourquoi ils lui auraient rendu un culte secret et effrayant. L’ordre d’arrestation du 14 septembre 1307 donne à penser que le Baphomet était une sculpture. » Il évoque aussi la fréquence des toponymes Charnay et Charny ainsi que les origines angevines de Geoffroy de Charnay et bourguignonnes de Geoffroy de Charny, incompatibles avec une parenté.
L’hypothèse Wilson est cependant étayée en 2009 par la chercheuse italienne Barbara Frale qui avance le témoignage de trois templiers et conclut à la détention du Linceul par l’ordre du Temple.
Mais en 2011, Emmanuel Poulle démonte la théorie Wilson-Frale avec les arguments suivants :
– on n’a aucune preuve que les templiers aient détenu le mandylion ou le Linceul ;
– la parenté des deux Geoffroy ne va pas de soi : on compte aujourd’hui en France une quarantaine de toponymes Charny sous des formes diverses et le prénom Geoffroy est très répandu aux XIIIe et XIVe siècles ;
– dans l’hypothèse de Wilson, le Linceul aurait été propriété de l’ordre du Temple, on ne comprend pas pourquoi le parent d’un des dignitaires en aurait hérité.
LE LINCEUL A LA SAINTE CHAPELLE ?
Le roi saint Louis fait venir pour sa Sainte Chapelle deux reliques jusque là conservées à Constantinople. Une liste de 1241 mentionne une « table » ou « treille » dans laquelle certains auteurs ont cru voir le Linceul, replié sous la forme du mandylion. Selon eux, le roi Philippe VI aurait discrètement donné la relique à son premier possesseur français, Geoffroy de Charny. Cette hypothèse n’est pas prouvée.
AUTRES HYPOTHÈSES
Le Linceul a pu passer directement des ducs d’Athènes, chassés de cette ville en 1311, aux Charny. Geoffroy de Charny, qui a fait un curieux voyage en Orient en 1345, a été plusieurs années compagnon d’armes du dernier duc d’Athènes, et meurt avec lui à la bataille de Poitiers en 1356.
Il est intéressant de noter que Dreux de Charny, oncle de Geoffroy, a épousé la fille d’un seigneur français de Grèce.
LA FAMILLE DE CHARNY
La famille de Charny trouve son origine dans le village du même nom, près de Vitteaux en Bourgogne. Le Père Anselme lui donne pour auteur un Ponce de Mont-Saint-Jean, seigneur de Charny au début du XIIIe siècle. Le fils de ce Ponce, Hugues, a eu lui-même pour fils Jean de Charny. Jean sert encore contre les Flamands en 1318 mais meurt peu après puisqu’en 1319-1320 sa fille Isabelle relève un fief qu’il a eu à Troyes (elle meurt elle-même avant 1340). Il a épousé Marguerite de Joinville, la propre fille du célèbre sire de Joinville, biographe de saint Louis. Ils ont eu deux enfants : Geoffroy et Dreux.
Dreux de Charny pose un problème intéressant. Il a épousé en secondes noces, avant 1316, Agnès de Charpigny, fille du seigneur de la Vestitza en Achaïe, voisin du duché d’Athènes. Or un vieil auteur italien, Philiberti Pingoni (1581), raconte qu’une Marguerite de Charny fait sortir le Saint Suaire de Grèce dans son bagage. D’après Fournyer (1641), d’autres auteurs appellent Anne cette Marguerite et il s’agit bien probablement d’Agnès, femme de Dreux de Charny. Agnès de Charpigny serait-elle l’intermédiaire qui aurait assuré le transfert du Saint Suaire d’Orient en France ? On peut en douter si l’on remarque, comme l’a fait Joseph du Teil, que, veuve en 1325, elle a en ses enfants (ou beaux-enfants ?) des héritiers plus proches que son beau-frère Geoffroy.
C’est entre les mains de ce Geoffroy de Charny que le Linceul apparaît vers 1353 à Lirey. Il est seigneur de ce Lirey en Champagne, et aussi de Savoisy et de Montfort, toutes possessions qui lui sont sans doute venues des Joinville. On peut le dire chevalier intrépide et homme de foi. Grand chef de guerre tué à Poitiers en 1356, il a épousé Jeanne de Vergy, d’une grande famille franc-comtoise. Comme elle compte parmi les descendants d’Othon de La Roche, premier duc d’Athènes, on a pu penser qu’elle a apporté le Linceul aux Charny. Mais les témoignages de son petit-fils et de sa petite-fille, Marguerite de Charny, s’accordent mal avec cette hypothèse. Au demeurant, toutes les grandes familles comtoises sont unies par de multiples alliances.
Le fils de Geoffroy, un deuxième Geoffroy, est bailli de Caux en 1387 et de Mantes en 1388, juste avant le fameux mémoire de Pierre d’Arcis. Il prend part à une expédition en Afrique du Nord en 1390 et à la tragique croisade de Nicopolis en 1396. Mort en 1398, il a épousé, sans doute aux environs de 1370, Marguerite de Poitiers, nièce de l’évêque de Troyes, Henri de Poitiers, détail que ne mentionne pas Pierre d’Arcis.
La fille unique de Geoffroy II, Marguerite de Charny, remettra le Linceul à la famille de Savoie qui l’emportera à Chambéry et à Turin.
GEOFFROY DE CHARNY
Personnage clé de l’histoire du Linceul, Geoffroy de Charny est avant tout un chevalier accompli, pieux et vaillant ; et aussi un homme instruit puisqu’il écrit trois livres sur la chevalerie. La guerre de Cent Ans l’amène à combattre en Languedoc en 1337 et en Flandres en 1338. En garnison à Tournai en 1340, il sert en Bretagne en 1341. C’est là, à Morlaix, qu’il est fait prisonnier en septembre 1342 par les Anglais. Il est libéré peu de mois après dans de telles circonstances qu’il manifeste l’intention de fonder une chapellenie, selon un acte de juin 1343 retrouvé par Joseph de Teil. Dès ce même mois de juin 1343, pour l’aider à sa fondation, le roi Philippe VI lui consent l’amortissement de 120 livres de rente. Plus tard, le roi Jean II augmentera le montant de la rente en juillet 1351 et, de nouveau, de 60 livres en juillet 1356. En 1344 et 1345, il a sans aucun doute l’occasion de rencontrer le dernier duc d’Athènes qui, possessionné comme lui en Champagne, sert comme lui à la tête de l’armée française et qui mourra avec lui à la bataille de Poitiers.
Est-ce pour aller chercher le Linceul à la suite de cette rencontre en vue de le remettre à sa future fondation ? Toujours est-il que Charny fait un curieux voyage en Orient. Tous les historiens disent qu’il s’est joint à la petite croisade du dauphin de Viennois pour aller combattre à Smyrne. Mais le seul manuscrit, conservé à la bibliothèque de l’Arsenal, qui parle de son voyage, ne le relie nullement à cette croisade et le place même plus tôt, en 1345. La bataille de Smyrne a lieu le 24 juin 1346. Charny est déjà parti, puisque, le 2 août de cette année, il reçoit les gages de ses soldats à Aiguillon en Agenais.
En 1348, il tente sur Calais un coup de main qui échoue et il se retrouve prisonnier des Anglais. Le roi le fait libérer en payant une rançon de 12 000 écus d’or. Capitaine général de Picardie de 1350 à 1352, il exécute en 1355 une mission secrète en Normandie.
C’est sur ces entrefaites qu’il réalise enfin son vœu et fonde en 1353 le chapitre de la collégiale de Lirey.
En 1355, le roi le nomme porte-oriflamme. Il lui revient dès lors de chevaucher à la tête de toute l’armée en tenant en main le fameux oriflamme rouge de Saint-Denis. La dignité ne se donne qu’à un chevalier d’une prudence et d’une valeur éprouvées ; elle est parfois plus recherchée que celle de maréchal de France. Le porte-oriflamme jure de périr plutôt que d’abandonner la bannière. Le 19 septembre 1356, à la bataille de Poitiers, Charny tient son serment : « là fut… occis messire Geoffroy de Charny, la bannière de France entre les mains », raconte Froissart.
Il laisse une veuve, Jeanne de Vergy, et deux enfants. Son fils Geoffroy a lui-même une fille, Marguerite de Charny, qui transmettra le Linceul à la famille de Savoie.
MARGUERITE DE CHARNY
Si le Linceul séjourne à Lirey grâce à Geoffroy de Charny, c’est par son unique petite-fille qu’il quitte la Champagne. Celle-ci, Marguerite de Charny, née dans les années 1380, épouse vers 1400 Jean de Bauffremont qui meurt en 1415 à la bataille d’Azincourt. Elle se remarie peu après avec Humbert de Villersexel, comte de La Roche, qui la laisse de nouveau veuve, et sans enfants, en 1438.
En 1418, devant les risques de pillage dus à la guerre, elle accueille, avec Villersexel, les joyaux et reliques de la collégiale de Lirey, d’abord dans son château de Montfort puis, très vite dans la collégiale de Saint-Hippolyte. Si, en 1443, Marguerite de Charny rend sans difficulté tous leurs biens aux chanoines, elle en excepte cependant le Linceul. Poursuivie par les chanoines, elle obtient, en échange de dédommagements financiers, une série de délais qui retardent la restitution de la relique. La lutte dure jusqu’à un ultime accord en 1459 et Marguerite de Charny meurt paisiblement le 7 octobre 1460, sans avoir eu à restituer le Linceul. On peut se demander le raisons de son obstination.
Elle a évoqué des raisons familiales qui la font propriétaire de la relique. Le 8 mai 1443, à Dôle, elle déclare : « le Sainct Suaire, lequel pieça fut conquis par feu messire Geoffroy de Charny, mon grand père ». Cette phrase est le seul renseignement positif que l’on possède sur l’arrivée du Linceul dans la famille de Charny. Il faut y ajouter une expression de Geoffroy II, père de Marguerite : liberaliter oblatam, don gracieux » . Dans la phrase de Marguerite, pieça veut dire jadis, et conquis équivaut à acquis (cf. en droit français : acquets et conquêts). Il n’y a pas lieu d’imaginer une action guerrière (conquérir), non plus qu’une réception passive (acquérir est actif). Donc pour Marguerite de Charny et son père, le premier Geoffroy de Charny a pris possession activement et gratuitement du Saint Suaire (un don des ducs d’Athènes ?).
Marguerite n’ayant pas d’enfants, elle ne désire pas garder le Linceul dans sa lignée. En réalité, elle pense la relique trop précieuse pour la modeste collégiale de Lirey et cherche un prince assez puissant et assez pieux à qui la transmettre. Aussi la voit-on en 1449 présenter le Linceul à une foule considérable à Chimay, en Hainaut, mais le clergé et l’évêque de Liège se montrent réticents. En 1452, elle fait encore, sans succès, une ostension au château de Germolles, près de Châlon-sur-Saône.
Enfin, en 1453, elle peut enfin remettre définitivement le Saint Suaire à la famille de Savoie. le 22 mars 1453, le duc de Savoie lui abandonne le château de Varambon en remerciement de « précieux services ».
Le Linceul, de Lirey à Turin, XIVe -XXIe siècle
LE LINCEUL À LIREY
Le Linceul réapparaît à Lirey en Champagne au milieu du XIVe siècle. Geoffroy de Charny, aidé par les rois Philippe VI puis Jean II, fonde une collégiale dans son fief de Lirey en Champagne. Dès 1353, le pape et différents évêques créent des indulgences en faveur des pèlerins qui affluent dans la collégiale, où ils peuvent vénérer le Saint Suaire, comme le montre une médaille souvenir du pèlerinage à Lirey.
LE MÉMOIRE DE PIERRE D’ARCIS
Unique document historique invoqué par les adversaires du Saint Suaire, le mémoire rédigé en 1389 par l’évêque Pierre d’Arcis soutient que le Linceul est un faux. Il se fonde sur l’attitude de l’évêque de Troyes vers 1355 et les aveux, à la même époque, d’un peintre qui aurait réalisé l’image du Linceul. Mais le différend de 1355 n’a pas existé et l’image ne peut pas être l’œuvre d’un peintre .
LE LINCEUL À SAINT-HIPPOLYTE
En 1418, le seigneur de Lirey emporte, pour le mettre à l’abri des tribulations de la guerre, le Linceul à Saint-Hippolyte en Franche-Comté où il est conservé jusqu’en 1452. C’est sans doute pendant ce séjour qu’est confectionné le faux Saint Suaire de Besançon.
LE LINCEUL À CHAMBÉRY
Marguerite de Charny, petite-fille de Geoffroy, refuse de rendre à la collégiale de Lirey le Linceul revenu de Saint-Hippolyte. Par sécurité, elle préfère le donner au duc de Savoie dont la famille en reste propriétaire jusqu’en 1983, date où le roi d’Italie, Humbert II, le laisse en legs au Saint Siège.
Après quelques pérégrinations donc, le Linceul est confié en 1452 à la Sainte Chapelle de Chambéry, capitale des ducs de Savoie. C’est dans cette chapelle qu’en 1532 un incendie l’endommage gravement. L’image est néanmoins à peu près préservée et le tissu réparé en 1534 par les Clarisses.
LE LINCEUL À NICE
Du fait des guerres avec la France, le Linceul connaît encore quelques péripéties qui l’amènent notamment à Nice où il est conservé de 1537 à 1543. Avec une chapelle du Saint Suaire, confiée aux Pénitents rouges, Nice conserve encore un souvenir vivant de ce séjour.
L’ARRIVÉE A TURIN
Pour la préserver du danger français, le duc de Savoie transfère sa capitale à Turin, à l’abri des Alpes. Sous prétexte de permettre à saint Charles Borromée de vénérer le Saint Suaire, il fait venir en 1578 la relique dans la capitale piémontaise où elle reste.
LA CHAPELLE DU SAINT SUAIRE DE TURIN
Après avoir connu des installations provisoires à Turin, le Linceul est déposé en 1694 dans la chapelle construite à son intention derrière le chœur de la cathédrale. Il ne la quittera définitivement qu’à la suite de l’incendie de 1997.
Les ostensions *
Les ostensions, c’est-à-dire les présentations, privées ou solennelles, du Linceul déplié ont été très nombreuses et il est impossible d’en fournir une liste exhaustive. Les sources de ces ostensions sont les archives, les relations des voyageurs, l’iconographie (particulièrement les gravures) et les objets archéologiques, puis la presse. Les modalités et la durée des ostensions varient selon les époques. Depuis quelques décennies le souci de préservation du Linceul a tendance à les espacer tandis que de nouvelles techniques permettent un visionnage à distance.
ÉDESSE ET CONSTANTINOPLE (JUSQU’EN 1204) *
Dans les tout premiers siècles, le Linceul a dû rester caché : un linge souillé de sang est impur pour les Juifs et c’est le temps des persécutions.
L’image redécouverte à Édesse au VIe siècle et placée dans la cathédrale Sainte-Sophie est, d’après certains, enfermée dans une thèque (coffre), dont les volets auraient été ouverts régulièrement, ou extraite les jours de fête du Seigneur, voire portée en procession à la mi-Carême. Mais selon d’autres hypothèses, il n’y aurait pas eu d’ostension du Linceul lui-même par précaution, crainte et respect de l’objet sacré : ce serait une image, ensuite appelée par les Byzantins « mandylion », recouvrant le reliquaire, qui aurait été montrée aux pèlerins. Des historiens avancent que le Linceul aurait bien été exposé, mais plié en 8, de manière à présenter le visage derrière un disque transparent qui aurait laissé la trace d’un halo sur le tissu.
À Constantinople lors de l’arrivée de la relique en 944, seul est visible le reliquaire. Des chroniques, probablement inspirées de l’historien Syméon Magister, rapportent que le Linceul est ensuite présenté à la famille impériale.
Dans l’hiver 1036-1037, selon le chroniqueur Georges Kedrenos, il y aurait eu une procession solennelle, mais sans doute avec le Linceul dans son coffret, pour obtenir la fin d’une sécheresse prolongée.
En revanche des souverains auraient bénéficié d’une ostension : peut-être le roi de France Louis VII, en route pour la Terre sainte ; plus sûrement le futur roi de Hongrie Bela III et des membres de sa suite, d’après le secrétaire impérial Jean Cinnamos ; ensuite le roi de Jérusalem Amaury en 1171, selon la relation de Guillaume de Tyr.
Robert de Clari rapporte qu’en 1203 et 1204 le Linceul est exposé verticalement chaque vendredi à Sainte-Marie-des-Blachernes.
Puis le Linceul « disparaît ».
DE LIREY À CHAMBÉRY (DE 1354 ENVIRON À 1578) *
Au milieu du XIVe siècle, le Linceul réapparaît à Lirey en Champagne où des ostensions ont lieu dès 1354-1357. Celles-ci, probablement fréquentes, s’interrompent pour reprendre en 1389, où interdictions et autorisations se succèdent, et 1390, où le pape les autorise mais sans aucune solennité ; elles ont probablement continué jusqu’en 1418 où, en raison de la guerre, les chanoines confient le Linceul à l’époux de Marguerite de Charny.
Dès lors, les ostensions du Linceul se font au gré des séjours de ses détenteurs. Durant trente ans, s’il est exposé tous les ans pour Pâques à Saint-Hippolyte, au bord du Doubs, il suit aussi Marguerite de Charny à Chimay dans le Hainaut, au château de Germolles près de Châlon-sur-Saône et à Genève. Après sa cession en 1453 à la Maison de Savoie, il suit la famille ducale dans le Piémont à Pignerol (pour ce qui est sans doute la première ostension du duché), Savigliano et Verceil, puis à Bourg-en-Bresse. Des ostensions régulières ont lieu à Chambéry, les Vendredis saints et 4 mai, fête du Saint Suaire. Des princes ou prélats viennent vénérer le Linceul : Philippe de Habsbourg, François Ier, le cardinal d’Aragon, l’abbé de Clairvaux. Lorsque les troupes françaises occupent la Savoie entre 1536 et 1559, le Linceul est évacué et montré à Milan, Orzinuovi en Lombardie, Nice, Verceil. Une ostension en 1561 marque son retour à Chambéry ; la suivante en 1566, qui a lieu à Annecy, est la dernière en Savoie.
Les ostensions publiques sont le plus souvent en plein air et dans un endroit dégagé ou en hauteur ; le Linceul est tenu déplié par des prélats ou placé sur un autel dressé dehors : la berge du Doubs à Saint-Hyppolite, les halles de Bourg-en-Bresse, le balcon de la Sainte-Chapelle ou les murs du château ou la place du Verney à Chambéry, le sommet de la tour Saint-Elme à Nice, un balcon à Verceil. Le Linceul est quelquefois exposé à l’intérieur : au-dessus de l’autel de la Sainte-Chapelle de Chambéry, dans la collégiale d’Annecy, voire dans une maison particulière lors de l’émigration de la famille ducale.
En 1578 il est définitivement transféré à Turin.
TURIN (DE 1578 À 1868) *
À partir de 1578, les ostensions ont lieu exclusivement à Turin ; elles sont publiques et liées à des événements familiaux de la Maison de Savoie, à des fêtes religieuses annuelles (Fête-Dieu ou année jubilaire) et à des faits importants (fin d’une peste, paix, dépôt du Linceul dans la chapelle Guarini) ou bien privées et réservées à des grands personnages (Charles Borromée, François de Sales, Jeanne de Chantal, Joseph II, l’archevêque de Turin, Pie VII).
La première ostension solennelle se déroule les 12, 13 et 14 octobre 1578 sur la place du château, en présence du cardinal Charles Borromée et d’une dizaine d’évêques. Ensuite les ostensions particulières se multiplient et deviennent presque annuelles dans la seconde moitié du XVIIe siècle ; elles sont moins fréquentes au XVIIIe siècle, peut-être dans un souci de préservation.
Le plus souvent, le cérémonial des ostensions publiques est le suivant : « sur la place du palais Madama, la famille ducale et les dignitaires s’install[ent] sous un dais richement brodé. Puis au moins trois évêques en mitre et chape élèv[ent] le Linceul trois fois pour le présenter au peuple. Enfin il [est] transporté à la cathédrale ».
TURIN, L’ÈRE DES CHANGEMENTS (DEPUIS 1868) *
1868 marque le début des changements dans les ostensions publiques : le Linceul reste toujours à Turin et ne quitte presque plus la cathédrale, sauf durant la Seconde Guerre mondiale où il est caché à l’abbaye de Montevergine, dans la province d’Avellino, en Italie.
Les ostensions publiques sont liées à des événements de la Maison de Savoie (propriétaire du Linceul jusqu’en 1983), aux années jubilaires, à des anniversaires ou à la pandémie de 2020. Les ostensions privées se font rares mais des scientifiques accèdent désormais au Linceul.
Si, jusqu’en 1933, le Linceul continue d’être d’abord présenté par des évêques avant d’être placé dans un cadre derrière une vitre, l’exposition, sans ostension solennelle préalable, prévaut ensuite. La présentation fixe permet d’accueillir entre 800 000 (1898) et 3 000 000 personnes (1978) sur des semaines, voire sur plus de deux mois (2015). Lors des ostensions privées et jusqu’à la restauration du Linceul en 2002, le Linceul est juste déroulé ; depuis il reste toujours déployé dans son coffre de protection.
Des ostensions télévisées apparaissent à partir de 1973 puis un site Internet est créé, à partir de 1998, qui enregistre alors plus de 100 000 consultations. L’année sainte 2025 n’a pas donné lieu à l’ostension publique attendue mais à la première ostension multimédia de l’histoire, sous une tente sur la place du château. Cette expérience numérique a été prolongée en janvier 2026 par l’accès possible au site Avvolti depuis n’importe quel écran.
Les incendies *
Au cours des siècles, le Linceul a échappé plusieurs fois au feu.
Des représentations antérieures à sa réapparition en Champagne au milieu du XIVe siècle (codex Pray, suaire de Lierre) montrent des brûlures en L, produites dans un reliquaire ou par des grains d’encens incandescents.
Depuis, on peut citer quatre tentatives criminelles ou graves incendies :
– dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532, un incendie qui endommage gravement le tissu ;
– le 1er octobre 1972, une tentative criminelle, sans conséquence grâce à une protection en amiante à l’intérieur du reliquaire ;
– un matin de 1990, le dépôt, sur l’autel devant le reliquaire, d’un objet enflammé mais qui n’aurait pas pu détruire le Linceul ;
– dans la nuit du 11 au 12 avril 1997, un important incendie qui ravage la chapelle Guarini de la cathédrale de Turin.
CHAMBÉRY (1532) *
Dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532, un incendie éclate dans la sacristie de la Sainte-Chapelle de Chambéry où le Linceul est conservé, plié en 48 épaisseurs dans une châsse d’argent. Les causes directes et indirectes de l’incendie restent à ce jour indéterminées : la foudre est-elle tombée sur la passerelle reliant le château à la chapelle ? ou les cierges laissés allumés auraient-ils enflammé les tentures dont était tapissée la chapelle ? est-ce un accident ou un attentat perpétré par les protestants ?
Si l’on sauve la châsse, les dégâts s’avèrent cependant importants : aux pliures du tissu alternent de noires brûlures et de grands trous causés par des gouttes de métal en fusion (sur le Linceul déplié ce sont ces traces qui attirent d’abord l’œil : deux lignes noires parallèles au bord long du tissu et des marques en forme de triangles). L’eau jetée pour refroidir le reliquaire ou éteindre le feu a laissé de petits cernes. Mais l’image est épargnée !
Les protestants affirment alors que le Linceul a été détruit. Dans son Traité des reliques, Calvin écrit : « Quand un suaire a été brûlé, il s’en est toujours trouvé un autre le lendemain. On disait bien que c’était celui-là même qui avait été auparavant, lequel s’était par miracle sauvé du feu, mais la peinture était si fraîche que le mentir ne valait rien. » Quant à Rabelais, on lit dans son Gargantua (chapitre 27), publié en 1535 : « Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Chambéry qui brûla trois mois après et si bien qu’on n’en pût sauver un seul brin. » Pour faire taire les bruits, répandus surtout par les protestants de Genève, le pape Clément VII envoie à Chambéry une commission d’enquête présidée par le cardinal Louis de Gorrevod ; le compte rendu officiel publié le 15 avril 1534 conclut à l’identité absolue du Linceul sauvé du feu.
Le même jour, la relique est confiée aux Clarisses de Chambéry qui rapiècent les trous et renforcent le Linceul en cousant sur l’envers une doublure en toile de Hollande ; pièces et doublure seront retirés lors de la restauration de 2002. Les religieuses laissent en outre une description précise du Linceul.
Cet incendie démontre que l’image du Linceul n’est pas une peinture. En effet, l’argent ne fond qu’à 960° et, si la température n’a pas atteint ce chiffre à l’intérieur de la châsse, elle n’a pu, selon Rogers, y être inférieure à 200°. Or tout colorant aurait été détruit ou modifié, au moins par endroit et notamment près des brûlures.
Par ailleurs, cet incendie a été évoqué, après 1988, pour expliquer un « rajeunissement » du Linceul qui aurait été dû à une contamination du tissu modifiant sa teneur en carbone 14 ; la thèse est aujourd’hui rejetée par les physiciens et le débat clos.
TURIN (1997) *
Dans la soirée du 11 avril 1997, un incendie se déclare dans la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin et plus précisément dans la chapelle Guarini, lieu habituel d’exposition du Linceul. Depuis 1993 cependant, en raison de travaux de restauration, le reliquaire a été déplacé derrière le maître-autel. L’incendie, provoqué par un court-circuit ou par un incident lié aux travaux, fait rage dans la chapelle (dont la coupole est bientôt entièrement détruite) et ne sera maîtrisé qu’à l’aube du 12 avril.
Le Linceul est conservé dans un reliquaire en argent, lui-même inséré dans une châsse en verre blindé de plusieurs centimètres d’épaisseur et derrière un écran en verre. Le feu se propage, la chaleur est intense, un des piliers de soutien de la coupole s’est déjà effondré quand Mario Trematore, un pompier qui n’est pas de service mais est venu prêter main-forte à ses collègues, réussit, au péril de sa vie, à briser, à coups de masse répétés jusqu’à l’épuisement, le coffret de verre et à sortir le reliquaire, avant de s’effondrer sans connaissance.
Si une partie de la cathédrale et du palais royal de Turin sont détruits, le Linceul, lui, est sauvé ; il est transféré dans le palais de l’archevêché. Deux jours plus tard, la Commission internationale pour la conservation du Linceul de Turin déclare, après examen effectué en présence du cardinal Saldarini, qu’il n’a subi aucun dommage. Mario Trematore est hospitalisé plus d’une semaine ; il sera décoré par la République italienne et le souverain pontife.
Il existe des vidéos en ligne de l’incendie ; voir en particulier https://youtu.be/DRUP9u39OaI .
Les papes et le Linceul du Christ *
L’histoire du Linceul commence avec celle des papes puisque les Évangiles nous montrent, le matin de Pâques, le premier d’entre eux, saint Pierre, penché sur le tombeau vide où gisent les linges funéraires de Jésus de Nazareth.
Beaucoup plus tard, le pape Jean VII (705-707) apporte à Rome le voile de Véronique. On attribue au pape Grégoire II (715-731) une lettre rappelant la légende d’Agbar. En 769, le pape Étienne III parle de l’image d’Édesse au cours d’un synode au Latran. Le pape Innocent III reçoit, datée du 1er août 1205, une lettre de Théodore Ange, protestant en particulier contre le recel du Linceul à Athènes. D’après Marco Polo, un pape du XIIIe siècle (Grégoire X ?), aurait reçu du Grand Khan (Khubilaï ?) une toile d’amiante pour y mettre le Saint Suaire que l’on pensait être aux mains des Latins.
En 1354, le pape Innocent VI approuve la fondation de la collégiale de Lirey puis lui accorde des privilèges. Le 6 janvier 1390, le pape Clément VII, contre l’avis de l’évêque de Troyes Pierre d’Arcis, autorise la poursuite des expositions du Linceul à Lirey, sans pour autant affirmer l’authenticité de la relique. En 1467, le pape Paul II érige la chapelle ducale de Chambéry en collégiale puis, en 1572, le pape Sixte IV lui accorde le titre de « Sainte-Chapelle ». En 1506, le pape Jules II institue la fête liturgique du Saint Suaire en choisissant le 4 mai, lendemain du 3 où l’on célèbre l’invention de la Sainte Croix par sainte Hélène. En 1582, le pape Grégoire XIII accorde une indulgence plénière à tous les fidèles assistant à une ostension. En 1815, le pape Pie VII, de retour de son dernier exil, procède lui-même à l’ostension. C’est à la demande du pape Pie XI qu’a lieu l’ostension de l’année sainte 1933.
En 1983, le Linceul, détenu par la maison de Savoie depuis 1453, devient, par legs du dernier roi d’Italie Umberto II, propriété du Saint Siège ; le custode pontifical est désormais l’archevêque métropolitain de Turin.
La dévotion du pape Jean-Paul II pour le Linceul est évidente ; il le qualifie de « provocation à l’intelligence » et invite les scientifiques à poursuivre leurs recherches. Les papes Benoît XVI et François parlent d’« icône » et participent aux ostensions, l’un en 2010 et l’autre en 2015. En novembre 2025 le pape Léon XIV, nouvellement élu, exprime son souhait de venir à Turin voir le Saint Suaire.
Les reconstitutions *
Depuis la révélation en 1898 du visage de l’homme du Linceul, les études médico-légales se sont multipliées ; leurs résultats ont permis diverses modélisations, dont deux particulièrement intéressantes, à presque un siècle d’écart : le crucifix de Villandre et The Mystery Man. Récemment avec l’apparition de l’intelligence artificielle (IA), plusieurs reconstitutions du visage du Christ, à partir du Linceul de Turin, ont circulé sur la toile. On est cependant en droit de se poser la question des limites et des risques de confier une reconstitution du visage de Jésus à une intelligence artificielle.
LE CRUCIFIX DE VILLANDRE *
Le Dr Pierre Barbet (1883-1961), chirurgien à l’hôpital privé parisien Saint-Joseph, explique avoir demandé à son confrère le Dr Charles Villandre (1879-1943) de modeler un crucifix ; Charles Villandre était en effet chirurgien au même hôpital mais aussi sculpteur et graveur de médailles.
La réalisation, connue sous le nom de « crucifix de Villandre » représente bien la synthèse des recherches du Dr Barbet. Le Christ a la tête inclinée en avant, couronnée de branches épineuses en forme de calotte fixée par une tresse de joncs ; la face est modelée selon les photographies du chevalier Enrie ; les mains sont fixées par des clous qui traversent le poignet, les pouces rétractés ; les pieds sont cloués ensemble, le gauche au-dessus du droit, avec un seul clou ; les bras sont distendus et forment un angle de 60° avec l’horizontale ; les genoux sont pliés selon un angle de 120° par rapport au bois de la croix.
Le corps du Christ est réalisé en bronze et cloué sur du bois naturel ; un exemplaire de ce crucifix est référencé sur POP, la Plate-forme Ouverte du Patrimoine (ministère de la Culture).
THE MYSTERY MAN *
The Mystery Man est une exposition itinérante qui retrace les derniers moments de la vie du Christ ainsi que les études menées sur le Linceul de Turin, avant de proposer une reconstitution extrêmement réaliste de l’homme du Linceul tel que les analyses médico-légales le révèlent.

Le corps a été réalisé avec les dernières technologies à partir des études scientifiques et anthropologiques. Il est en latex et silicone et les cheveux sont naturels. Il mesure 1,78 m pour 75 kg. Il est totalement nu, dans la position où la rigidité cadavérique l’a saisi : allongé sur le dos, tête et buste relevés, mains croisées sur le pubis, jambes arquées, pieds posés sur les talons. Il porte les traces de multiples contusions, d’une flagellation intense, d’un couronnement d’épines, d’un portement de croix, d’une crucifixion et d’un coup de lance. Les cheveux, en désordre et sales à cause du mélange de sang et de sueur, présentent une petite tresse sur la nuque ; le visage est tuméfié, le nez dévié, l’œil droit abîmé, une épaule disloquée, une jambe contractée.
L’exposition, qualifiée de voyage historique, artistique et scientifique, a été développée par la société ArtiSplendore ; son commissaire, Álvaro Blanco, y a consacré plus de 15 ans de travail.
Inaugurée dans la cathédrale de Salamanque (Espagne) le 13 octobre 2022, l’exposition a circulé depuis en Espagne et en Italie ; elle continuera de tourner, les prochaines années, dans diverses villes du monde entier. Elle accueille des foules immenses (plus de 70 000 personnes en cinq mois à Salamanque) et ne laisse personne indifférent.
