L’article du journal « La Croix »
Vendredi saint 3 avril 2026. Le n° 327 de l’hebdomadaire La Croix. L’Hebdo sort en kiosque. Avec, en couverture une image « négative » du visage du Christ tel que le révèle le Linceul de Turin et un titre accrocheur Saint Suaire. Le vrai du faux. L’article figure aux pages 30 à 42 et est signé de Gonzague de Pontac.
En exergue, l’auteur explique avoir eu l’idée d’écrire sur le « saint suaire » en 2025 lors de la première ostension numérique à Turin ; depuis il a « pris [son] temps, lu de nombreux livres, épluché les études, écouté conférences et débats en ligne, mais surtout discuté ou rencontré des scientifiques, chercheurs et autres passionnés, aux positions parfois diamétralement opposées. » Avec un tel préambule et un tel titre, on attend un article équilibré qui présentera des arguments pour et contre l’authenticité et laissera, en quelque sorte, le lecteur choisir son camp.
Et bien non ! La bibliographie, naturellement succincte, qui figure en page 42 sous le titre « Pour aller plus loin » et ne cite que des opposants à l’authenticité du Linceul est révélatrice de l’article ! Si vous voulez des ouvrages favorables à l’authenticité, il faudra aller piocher dans le texte même les références au best-seller de Jean-Christian Petitfils (30 000 exemplaires) ou à la vidéo publiée par la chaîne Marie de Nazareth (2 millions de vues).
Rentrons maintenant dans le cœur de l’article. Il n’est pas faux de dire que le « suaire a créé autour de lui (…) deux mondes parallèles aux certitudes irréconciliables » mais certains de ces chercheurs sont honnêtes et n’évitent pas la controverse. D’ailleurs le pape Jean-Paul II n’a-t-il pas qualifié le Linceul de « provocation à l’intelligence » et invité le monde scientifique à continuer de chercher ? En revanche il faut s’insurger contre la caricature qui est faite des « sindonologues » qui seraient cantonnés « en marge de la science conventionnelle » alors que ce sont juste des chercheurs, souvent passionnés, qui appliquent au Linceul les méthodes et les outils scientifiques qu’ils utilisent dans leurs métiers. Leur opposer le « monde académique », alors que la plupart y appartiennent, est une insulte.
Les spécialistes relèveront aussi de nombreuses erreurs factuelles et des concepts de base mal assimilés : une mauvaise compréhension de la négativité (« inversion du clair-obscur »), la superficialité de l’image (appelée « faible profondeur »), la présence de sang qui fait débat (plus maintenant et il y a eu des études par spectroscopie sur les taches de sang en 2025 !), un accès au linge que l’Église n’a permis qu’en 1973, 1978 et 1988 (l’auteur oublie la mise à disposition des photographes en 2000, 2002 et 2015 puis d’une spécialiste des tissus en 2002). Même si les résultats de la radio datation restent sujets de polémique, on appréciera la courageuse défense anonyme du Carbone 14 ; ou bien les explications farfelues reposant sur une peinture très dégradée ou une toile imprimée. Enfin, la déplorable production médiévale de fausses reliques est un fait qu’aucun historien sérieux ne conteste mais en conclure que l’existence de quelques reliques authentiques, probablement en très petit nombre, est « improbable » est une extrapolation.
Cet article préparé de longue date, pas relu assez attentivement par l’équipe du journal puisque la légende de l’ostension de 2015 s’accompagne de la légende « le pape François s’est recueilli devant la relique » ! (alors s’agit-il d’un faux ou d’une relique ? ) est, malgré son titre accrocheur, surtout un article à charge.
Il ne s’agit pas d’adosser « la crédibilité de la foi chrétienne » à ce qui serait présenté « comme une preuve indiscutable de la Résurrection ». Croire que le Linceul de Turin a contenu le corps mort du Christ n’a jamais fait partie du Credo, aucun « sindonologue » digne de l’être ne le proclame. Le fait que l’Église n’a pas reconnu le Linceul autrement que comme une « icône sacrée » est largement connu et répété.
Les scientifiques qui poursuivent des recherches qui les amènent à croire à l’authenticité ne sont pas tous chrétiens ; en revanche, certains le deviennent quelquefois. Un journal qui se définit comme « chrétien et catholique » aurait pu se réjouir de ces conversions ; se réjouir aussi parce que la contemplation de l’image du Linceul, authentique ou non, ne permet jamais d’oublier la Passion du Christ.
